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Le cinéma fait rêver, mais il a les pieds dans le gaz carbonique

Lorène Lavocat, 24 mai 2014

Bientôt, le palmarès du Festival de Cannes. Mais… quel est l’impact environnemental du cinéma ? Tout sauf nul : l’industrie audiovisuelle pollue, même si depuis quelques années, elle commence à modifier ses pratiques.

Pendant quinze jours, Cannes se pare d’or et de rouge, à défaut de se mettre au vert. Projecteurs allumés en permanence, buffets géants et défilés de limousines. L’exubérance est à l’honneur, et tant pis pour la nature !

En 2011, mille deux cents tonnes de déchets supplémentaires avaient été collectées durant le festival, selon la municipalité. Les organisateurs tentent de limiter les dégâts. Depuis trois ans, les soixante mètres de tapis rouge, renouvelés trois fois par jour, avant chaque projection officielle, sont recyclés.

Le sursaut écologique de la Croisette illustre bien la tendance du secteur : « Il y a une prise de conscience, de plus en plus de régisseurs veulent changer leurs pratiques », explique Joanna Gallardo, de la Commission du film Île-de-France. Elle assure également la coordination d’Ecoprod, un collectif qui vise à réduire l’impact environnemental de l’audiovisuel.

Plus d’un million de tonnes de CO2
Un long métrage n’engendre pas que des éclats de rire dans les salles obscures et des miettes de pop-corn collées aux fauteuils rouges. Trajets en voiture, fabrication des décors, éclairages... En tout, le secteur audiovisuel génère près d’un million de tonnes en équivalent CO2 (Téq CO2) annuellement, soit un peu moins que l’industrie du luxe, et un peu plus que la gestion de l’eau, si l’on rapporte le chiffre à l’euro de chiffre d’affaires, selon une étude du cabinet Carbone 4 pour Ecoprod, que Reporterre s’est procuré. Cela correspond aux émissions annuelles de gaz carbonique de cent dix mille personnes.

Premiers responsables, les transports. 28% de ce million de Téq CO2concernent les déplacements des spectateurs. Car pour aller au ciné, près des trois-quarts des Français sautent dans leur voiture ! La faute notamment à l’implantation des multiplexes, souvent loin des centres-villes. Nombres de complexes cinématographiques sont situés dans des zones commerciales accessibles seulement en voiture.

Autre poste polluant, les chaînes de télévision, qui représentent un quart des émissions du secteur. Plus de vingt mille personnes employées, qui doivent se chauffer, se déplacer, utiliser des équipements informatiques... bref travailler.

Enfin, la fabrication des programmes télé et des films occasionne l’émission de près de trois cent milles tonnes de CO2 chaque année. Un tournage de long métrage peut émettre jusqu’à mille tonnes d’équivalent CO2. En ligne de mire : l’éclairage, le recours à des groupes électrogènes, ou le transport des équipes, parfois à l’autre bout de la planète.

« On change beaucoup de décors, parfois jusqu’à trois fois par jour, et on ne recycle pas forcément, témoigne Xavière Protat, régisseuse d’extérieurs. Il y a aussi beaucoup de gâchis au niveau de la nourriture. »

L’étude du cabinet Carbone 4 ne prend pas en compte la fabrication et le fonctionnement des téléviseurs et des équipements de cinéma, qui impliquent une activité industrielle très polluante en amont. « Si on rajoute ce paramètre, le bilan carbone est multiplié par dix », précise le rapport.

Rappelons également que 10 % de l’électricité consommée annuellement par les ménages sert à faire fonctionner nos télévisions.

Vers des tournages éco-responsables
Peu à peu, le monde du film se met en mouvement vers l’écologie. Depuis 2009, le collectif Ecoprod réunit neuf organisations dont le Centre national du cinéma (CNC), TF1, France Télévision, les Régions Provence-Alpes-Côte-d’Azur et Île-de-France, dans le but de développer des outils de sensibilisation. Un guide et un calculateur carbone ont ainsi été mis en place. Avec un succès relatif, puisque plus de 150 productions ont réalisé un bilan CO2.

L’objectif est aussi de favoriser les bonnes pratiques : réutilisation des décors, mise en place du tri des déchets sur les lieux de tournage... Mais les producteurs rechignent encore à se mettre au vert. « La première préoccupation demeure l’aspect artistique, explique Joanna Gallardo. Ils ont peur que ça ne leur demande du temps et de l’argent. »

Xavière Protat reconnaît elle aussi que « la question écolo n’est pas vraiment abordée ». Mais elle constate des petits changements : « Sur mon dernier tournage, nous avions chacun notre verre en plastique dur, avec notre nom dessus. Ça paraît ridicule, mais ça économise beaucoup de gobelets jetables ! »

Alors comment convaincre ? À défaut du bâton, il faut agiter la carotte. La Région PACA a ainsi créé en 2010 un appel à projet pour des tournages éco-responsables, doté d’un prix de 50 000 euros. Les prétendants se sont bousculés au portillon, de la série Plus belle la vie aux films Omar m’a tuer etLes neiges du Kilimandjaro.

Fort de ce succès, la région réitère depuis tous les ans, avec des prix allant jusqu’à 25 000 € et un soutien technique. Et la démarche semble fonctionner. Le film Minuscule, tourné dans les parcs du Mercantour et des Écrins, a ainsi multiplié les gestes éco-responsables. Repérage des sites pour limiter les déplacements, repas préparés par des agriculteurs locaux, recours à la lumière naturelle plutôt qu’aux projecteurs. « Nous avons accompagné trente-six productions », précise Mathieu Tronquit, qui pilote le dispositif au Pôle Transmedia Méditerranée (Primi).

Problème : malgré ces bons résultats, la Région PACA a décidé de suspendre ses aides en 2014. Économies budgétaires, certes, mais aussi crainte de la concurrence. « Les régions sont en compétition pour attirer les tournages sur leur territoire, explique Mathieu Tronquit. Les critères d’éco-conditionnalité peuvent paraître comme des contraintes pour les sociétés de production. »

Il s’est donc replié sur la sensibilisation. Avec sa « mallette d’éco-tournage », il tente de répandre la bonne parole auprès des équipes. « On n’est qu’une petite goutte », reconnaît-il.
Pourtant, les freins à l’écologie sautent petit à petit. La qualité environnementale des salles de cinéma (démarche HQE) ou la mise en place d’un plan d’accès en transport en commun et en deux-roues sont devenus des critères pour l’obtention d’une autorisation de création de salles depuis 2008. Le cinéma, bon gré mal gré, doit donc limiter son impact.

« Le secteur de l’audiovisuel est porteur de messages, affirme Mathieu Tronquit. Nous nous devons d’être exemplaires et responsables. » Un avis partagé par Joanna Gallardo : « Les films évoquent et parlent de la nature. Mais il faut à un moment se regarder dans le miroir et se demander : et nous, qu’est-ce qu’on fait pour l’environnement ? »


Voir en ligne : Version originale sur Reporterre

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