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Taxe sur les transactions financières

Une défaite de Robin des Bois

Claude Vaillancourt, 8 mai 2014

La taxe sur les transactions financières est sûrement l’une des idées les plus formidables amenées par le mouvement social ces dernières années. Le principe est simple : une toute petite taxe sur l’ensemble des transactions financières pourrait diminuer la spéculation à court terme, celle qui accentue les crises et contribue grandement à l’instabilité de l’économie. De plus, à cause de la multiplicité des transactions, cette taxe rapporterait des milliards de dollars qui seraient utilisés pour vaincre la pauvreté, financer les services publics et combattre les changements climatiques.

Trop beau pour être vrai ? Conçue par l’économiste James Tobin, cette taxe, qu’on appelle aussi taxe Tobin ou taxe Robin des Bois, a longtemps été vue comme une utopie, un projet pour les rêveurs, bien pensé, mais irréalisable.

Puis vint la crise de 2007-2008. Devant l’état lamentable des finances publiques de plusieurs pays qui ont consacré des milliers de milliards de dollars pour sauver des banques délinquantes, il fallait trouver de nouveaux moyens pour aller chercher des revenus. La taxe sur les transactions financières s’est alors révélée sous son vrai jour : simple, facilement applicable, pouvant générer des fortunes dans les coffres des États, et cela, sans ralentir l’économie, ni passer la facture à la classe moyenne ou aux pauvres. Elle reçoit l’approbation d’économistes prestigieux comme Joseph Stigltiz et Paul Krugman, de chefs d’États tels Gordon Brown, Nicolas Sarkozy et Angela Merkel. Même le Fonds monétaire international (FMI), après avoir produit deux études sur le sujet, admet la parfaite faisabilité de cette taxe.

Une vaste campagne internationale est lancée en 2010 par des militants qui donnent à la taxe le nom séduisant et très approprié de taxe Robin des Bois. Prendre aux très riches pour donner aux pauvres, n’est-ce pas ce qu’il faut faire en notre ère de grandes inégalités ? La campagne remporte un succès considérable. Mais elle se heurte à deux difficultés majeures. D’abord à Stephen Harper, qui refuse de la mettre à l’ordre du jour au G20 de Toronto, sous le prétexte fallacieux que les Canadiens « ne veulent pas une nouvelle taxe » ! Puis au changement de gouvernement au Royaume-Uni, alors que Gordon Brown, fervent défenseur la taxe, est battu par David Cameron, qui en devient un ennemi acharné.

L’idée chemine toutefois, et onze pays européens décident de la mettre en place. Devant ce danger clair et immédiat, les grandes banques réagissent. Comme toujours, elles ne veulent rien céder, ni faire le moindre compromis — malgré leur dette immense envers les populations, à la suite de la grande crise qu’elles viennent de provoquer. La simple idée d’une taxe leur répugne : les profits de la finance se feront sans redistribution, malgré le problème criant des inégalités, et même si les États volent à leur secours lorsqu’elles commettent des bourdes.

Et surtout, on ne doit pas leur enlever leur terrain de jeu préféré, celui de la spéculation sans entraves. Les grands banquiers ont aussi compris que la mise en place de la taxe sur les transactions financières risque de déclencher de gros engrenages. Qu’inventera-t-on après ? D’autres réglementations, d’autres contraintes les empêchant d’accumuler des profits sans limites ?

Se met alors en place une campagne visant à manipuler l’opinion publique et démontrant les soi-disant dangers de la taxe Robin des Bois. Avec le puissant magazine The Economist en tête, on convoque des experts qui trouveront des arguments d’une haute teneur technocratique pour démontrer que cette taxe est nocive pour l’économie. De façon moins visible, l’habituelle cohorte de lobbyistes est lancée pour réduire la portée du projet de taxe soutenu par les onze pays européens.

Et ça fonctionne ! Ces pays — maintenant réduits à dix — ont accouché d’une souris. Le projet qui avait semé beaucoup d’espoir et qui aurait pu devenir un exemple à suivre, s’est effondré. On a présenté le 6 mai dernier à Bruxelles une entente très floue, qui mettra en place — en 2016 seulement — une taxe sans portée : elle touchera à peine les produits dérivés, sera inefficace contre la spéculation et rapportera dix fois moins que prévu, 3 milliards d’euros, au lieu de 34 milliards.

Un beau projet « torpillé » par le lobby des banques, comme l’a déploré entre autres Thomas Coutrot d’Attac-France. Une fois de plus, les gouvernements ont préféré prêter l’oreille à quelques privilégiés plutôt que de répondre aux demandes de leurs populations et remplir des promesses électorales.

Robin des Bois a perdu la bataille. Mais il n’a pas perdu la guerre. Cette idée est trop importante pour qu’on l’abandonne ainsi au profit d’une minorité ultra privilégiée.

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