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La décroissance pour sortir de la crise

Simon Mauvieux, 1er mai 2014

Alors que la mondialisation, depuis le début de la crise économique de 2008, montre des signes de faiblesse, notamment par les inégalités qu’elle engendre et par la grave crise écologique que le monde traverse, certains-es ont une idée bien différente de ce que pourrait être le système économique et social mondial. Un système basé sur la coopération, l’écologie et la justice sociale, plutôt que sur la production et la croissance infinie. Ces personnes sont les adeptes de la décroissance. Et si leur discours parait utopique, ils et elles voient en ces temps de crise économique un incroyable moyen de changer les choses.

Il y a la récession, le pouvoir d’achat qui baisse, l’empreinte écologique de l’homme qui ne fait que s’accroître et qui déclenche des catastrophes environnementales toujours plus meurtrières. Imaginez une vie où les jardins communautaires permettraient aux habitants d’un quartier à la fois de se nourrir moins cher et de favoriser les échanges humains, dont le travail excessif nous prive cruellement. Ces jardins seraient facilement accessibles à vélo, par exemple. Les gens apporteraient leurs déchets alimentaires pour faire du compostage et répareraient le matériel électronique usagé. Ce mode de vie, c’est celui prôné par la décroissance, un concept simple qui semble être pour ses partisans-es un moyen de se sortir de la crise économique qui ne cesse d’alimenter les inégalités et la pauvreté.

Sècheresse, montée des eaux, pénurie alimentaire, risque de guerre : l’impact de l’homme sur la planète a de graves conséquences sur la nature et sur les sociétés. C’est tout un système basé sur le libre échange, la consommation de masse et sur l’utilisation de ressources fossiles qui est remis en cause à la fois par les altermondialistes, mais aussi par une population irritée par les inégalités sociales et économiques.

Les "anti-croissance"

Les adeptes de la décroissance voient dans les problèmes actuels du capitalisme une incroyable opportunité de changement et de redéfinition des valeurs. Serge Mongeau est de ceux-là. Figure de proue de la décroissance au Québec, il est l’un des fondateurs du Mouvement pour une décroissance conviviale. « La croissance économique telle que nous la connaissons ne peut pas durer. Les ressources naturelles que nous utilisons ne sont pas infinies, on va vers un mur », précise-t-il.

Si la conception de décroissance se base sur des arguments écologiques, son application va bien au-delà. Elle vise à redéfinir l’organisation sociale et économique dans nos sociétés. Elle prône le mieux vivre, la coopération et le retour à des valeurs plus humaines. Pour Bertrand Shepper, chercheur à l’Institut de recherche et d’information socio-économique (IRIS), le terme de décroissance est peut-être mal choisi. « Le mot décroissance ne signifie pas l’inversion de la croissance, il signifie plutôt un changement de priorité, ne plus voir la croissance comme un dogme », explique-t-il.

Toutefois, la croissance est l’objectif affiché de tous les acteurs du capitalisme. Elle permet selon eux le dynamisme économique, la création d’emplois et un partage, parfois inégal, des richesses. « Le culte de la croissance nous pousse à toujours consommer plus, à travailler plus et donc à produire plus, c’est le règne du besoin au détriment de la nécessité », affirme Bertrand Shepper.

Appliquer la décroissance

Mais si le système bloque l’implantation d’une éventuelle décroissance, il est possible d’appliquer ce concept à nos vies de tous les jours selon les militants-es. Pour Bertrand Shepper, la décroissance passe par un comportement responsable, écologique et plus humain, quotidiennement. « Il y a énormément de propositions concrètes, comme le recyclage, la réutilisation et la consommation locale », précise-t-il. La décroissance se pose alors comme une amélioration de la qualité de vie, où le travail ne serait pas au centre des choses. « La diminution du temps de travail est nécessaire, elle permet de se concentrer sur d’autres priorités. Il s’agit de créer une sorte de deuxième marché, où les gens travailleraient ensemble, dans des jardins communautaires par exemple, ou des coopératives de quartier ».

En première ligne, c’est l’individualisme qui est visé. Ceux et celles qui prônent la décroissance désirent plus de partage et d’entraide entre les individus. « Nous vivons dans un monde individualiste, il faut toujours acheter plus de choses, être différent des autres, dénonce Serge Mongeau. Prenez les voitures par exemple, tout le monde en a une, alors que nos voisins vont souvent au même endroit que nous, nous devrions partager ça ! ».

Politique et décroissance

La décroissance, même si de gauche, ne se réclame pas de l’idéologie communiste. « Même si la décroissance défend des idées de gauche, ce n’est pas une simple idéologie politique, précise Bertrant Shepper, il s’agit plus d’un mode de vie ». Les deux experts sont d’accord pour dire que ce n’est pas par la politique que la décroissance va s’implanter dans la vie des gens, mais plutôt par la naissance et l’encouragement des initiatives citoyennes.

Il y a par exemple le mouvement de Transition, créé en Angleterre en 2006. Serge Mongeau en fait partie. « Les villes en transition, c’est une occasion pour les communautés urbaines de sortir de la dépendance au pétrole et de reconstruire une économie locale », explique-t-il. Ce genre d’initiative fleurit un peu partout dans les villes du monde et témoigne que certains citoyens-nes agissent sur leur milieu de vie de manière responsable sans attendre que les politiques s’emparent de ces sujets. « À Montréal, il y avait un parc délabré qui ne servait plus à rien. Les habitants du quartier en on fait un jardin, aujourd’hui, il est reconnu comme tel par la municipalité », ajoute Serge Mongeau.

Alors que les capitalistes qualifient la décroissance de rétrograde, la gauche la croit utopique. Pour Bertrand Shepper, en plus de changer les mentalités, il faut favoriser les initiatives. « Le problème pour l’instant, c’est que la décroissance attire de nombreuses critiques, alors les gens passent plus de temps à la défendre qu’à agir concrètement », constate-t-il.

Les adeptes de la décroissance craignent que les événements écologiques s’accélèrent et qu’un changement brutal de paradigme ne soit une fatalité. « Préparons-nous, organisons-nous pour que cette décroissance soit positive. Si on attend, elle va nous être imposée par les gouvernements qui vont continuer d’aller dans le même sens qu’aujourd’hui », prêche Serge Mongeau. De son côté, Bertrand Shepper craint que ce changement de paradigme soit empêché par les élites économiques. « Aujourd’hui, la publicité, les médias et même les politiques encouragent un mode de vie basé sur la consommation et l’argent. C’est très difficile de faire bouger les choses si les élites vont dans une autre direction », s’alarme-t-il.

C’est pourquoi les initiatives citoyennes sont encore assez rares. Et les autorités peinent à proposer des solutions viables pour la sauvegarde de l’environnement. Quoi qu’il en soit, la crise écologique étant inévitable selon les militants-es de la décroissance, un changement surviendra. Reste à voir dans quel sens il ira.


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