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Ensembles pour se donner du pouvoir

Isabelle L’Héritier, 27 avril 2014

À travers la lutte féministe au Québec, les femmes ont réussi à gravir plusieurs échelons de la société, ce qui leur ont permis de se doter d’un plus grand pouvoir et d’améliorer leur posture sociale. En s’autonomisant, elles se sont graduellement détachées de la pression domestique les gardant au foyer et ont accédé à des postes qui étaient auparavant réservés aux hommes. Toutefois, même si ces milieux s’ouvrent graduellement à elles, plusieurs obstacles subsistent. En politique, même si la porte a été ouverte aux femmes, le milieu demeure fortement masculin.

Aux dernières élections provinciales québécoises, seuls 27.2% députées ont été élues, tous partis confondus, démontrant que dans l’arène politique, les hommes continuent de prédominer. Plusieurs contraintes s’appliquant aux femmes peuvent expliquer leur faible représentation en politique.

Historiquement, les femmes occupaient l’espace domestique tandis que les hommes occupaient l’espace public. « En tant que femme, l’espace public ne nous appartient pas, parce qu’il a été développé et occupé par les hommes. C’est un milieu qui n’est pas familier aux femmes », explique Manon Massé, députée pour Québec Solidaire (QS). La réalité étant qu’en politique, les femmes ont une marche de plus à gravir que les hommes. « Lorsqu’on gravit les échelons, il faut prendre sa place parce que personne ne va nous la laisser », affirme Vivian Barbot, ancienne députée pour le Bloc Québécois. Selon elle, le regard général des gens n’est pas neutre à l’égard d’une femme ou d’un homme, même s’ils n’énoncent plus cette différenciation. « On est encore surpris de voir des femmes à des postes de pouvoir, on n’est pas encore à l’aise avec ça », déclare-t-elle.

Le poids du patriarcat

Selon Nathalie Lavoie, politologue et coordonnatrice aux communications pour l’organisation Groupe Femmes, Politique et Démocratie (GFPD), de nombreux facteurs expliquent le faible taux de femmes en politique. Parmi ceux-ci : le manque de confiance en soi chez les femmes qui ont l’opportunité de se lancer en politique est un constat qui revient souvent. Le sempiternel questionnement : vais-je être capable ? « En dépit de nombreuses compétences nécessaires pour poser leur candidature, elles vont souvent choisir de faire une ou deux formations additionnelles pour être encore plus certaines qu’elles ont tout ce qui faut comparativement aux hommes », explique la politologue. Le milieu étant historiquement occupé par des hommes, les femmes continueraient de s’y sentir comme des intrus. Le réseautage en mixité aurait aussi son importance : au moment où les femmes performent dans leur milieu de travail, ne délèguent pas toujours et sont couramment guidées par le souci de la perfection, les hommes, eux, via ce qu’on appelle communément les Boy’s Club, vont prendre un verre ou jasent sur le coin d’une table, là où pourtant des informations d’importance circulent quant à de différents postes à pourvoir.

Ayant eu la charge de recruter pour son parti, Vivian Barbot affirme qu’il est extrêmement difficile de recruter des femmes en politique. « Dans plusieurs cas, des femmes qui ont un potentiel extraordinaire nous donnent toutes sortes de raisons pour ne pas se présenter. Elles ne se voient pas là. Elles ont peur de l’échec », maintient-elle. Manon Massé a elle aussi constaté qu’il était difficile de recruter des femmes en politique. Selon elle, les femmes sont plus exigeantes envers elles-mêmes que les hommes, car elles ne se sentent pas légitimes d’occuper l’espace politique à cause du passé historique. « Très souvent, pour qu’une femme décide de se présenter en politique, il faut l’approcher à plusieurs reprises avant qu’elle décide de se lancer », soutient-elle.

Repenser le politique

Selon Vivian Barbot, il faut démystifier la politique. « On fait croire aux gens que la politique c’est très difficile, mais ce n’est pas vrai », affirme-t-elle. Ce n’est pas le milieu en tant que tel qui est ardu, mais plutôt les aspects contraignants qui l’encadrent qui défavorisent les femmes. Selon Manon Massé, le mode de scrutin actuel ne favorise pas la représentation des femmes et il faudrait le modifier afin d’avoir une plus grande proportionnalité qui représenterait plus fidèlement les diverses visions politiques des citoyennes et citoyens. Selon le classement mondial des femmes dans les parlements nationaux, les pays où l’on retrouve le plus de femmes élues utilisent un système électoral entièrement ou en partie proportionnel. Un système que le Groupe Femmes, Politique et Démocratie préconise.

« Il faut savoir que les modes de scrutin proportionnels mènent souvent à des gouvernements de coalition. Avec un gouvernement de coalition, on ne parle plus d’un match à deux entre le parti majoritaire et l’opposition », affirmait Mercédès Roberge, ancienne présidente du Mouvement Démocratie Nouvelle, dans les cahiers du GFPD. En ce sens, Manon Massé croit qu’il est nécessaire de rendre plus faciles les alliances entre les partis pour faire avancer des projets. « Il y a une nécessité de coopération plutôt que compétition en politique », maintient-elle. Désormais élue comme député pour QS, elle désire ramener les alliances politiques entre femmes. Sensible aux enjeux concernant les groupes marginalisés, elle entend travailler avec la députée Véronique Hivon du Parti Québécois dans le dossier lutte contre l’itinérance au cours de son mandat.

Légiférer la parité

Puisque les femmes prennent beaucoup plus le temps que les hommes d’y penser avant de se présenter en politique, le GFPD recommande des élections à date fixe afin de favoriser la parité. Grâce à plusieurs témoignages, Nathalie Lavoie affirme que souvent, certaines femmes voudraient se présenter mais elles veulent bien se préparer avant de le faire. Des élections à date fixe permettraient aux femmes de préparer leur candidature et aux partis politiques d’avoir le temps de trouver des femmes intéressées à se présenter. Celle-ci estime que les mesures incitatives actuelles sont insuffisantes et qu’il faut opter pour des mesures beaucoup plus contraignantes. « Il faudrait imposer, par la loi électorale, la parité (50% de femmes) des candidatures au sein des partis politiques afin d’en arriver à une zone de mixité égalitaire 40%-60% pour toutes les instances démocratiques », affirme la coordonnatrice aux communications au GFPD. Selon elle, il est important que ces questions soient mises de l’avant par les militantes et militants de diverses formations politiques - pour les partis qui ne l’ont pas encore fait - via leurs instances, afin que le principe y soit inscrit dans leurs statuts. « Maintenant que les partis politiques sont financés par de l’argent public, le GFPD recommande, d’ajouter au financement des partis politiques, durant la période de rattrapage, une allocation dédiée au recrutement, à l’accueil, l’accompagnement, au soutien et à l’élection des femmes. En plus de bonifier l’allocation aux partis politiques ayant réussi à faire élire leurs candidates ».

Féminisme

De son côté, Manon Massé ne croit pas qu’il faut forcer les partis à atteindre la parité, mais qu’ils doivent plutôt le faire par eux-mêmes. Selon elle, il faut encourager la présence de femmes en politique et financer les partis qui mettent de l’avant des femmes. En ce sens, les trois femmes confirment qu’il est nécessaire qu’il y ait plus de femmes qui se présentent en politique pour qu’il y en ait plus qui soient élues. Qu’il faut des modèles féminins en politique et que plus les femmes vont voir des femmes en politique, plus elles seront encouragées à investir cet espace. Toutefois, il faut des femmes qui continueront à faire avancer les enjeux féministes dans une sphère qui est dominée par les hommes. « Ce n’est pas d’avoir plus de femmes en politique qui va changer les choses, c’est d’avoir plus de féministes », croit Manon Massé.


Crédit photo : Flickr, 19 avril 2009