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En Louisiane, voyage sur l'île qui coule

Rémy Bourdillon, 14 avril 2014

Lili, Katrina, Rita... Albert Naquin connait tous les ouragans par leur prénom. Et pour cause : par leur faute, le chef de la tribu autochtone de l’Isle de Jean Charles, au sud du delta du Mississippi, règne sur un territoire qui rétrécit. L’île mesurait 5 milles de long par 2 de large il y a une cinquantaine d’années, elle n’en fait plus que 2 par un quart. Les habitants se rappellent l’époque où la route qui la relie au village voisin de Pointe-aux-Chênes, cernée d’eau des deux côtés, se perdait au milieu des champs. Ils parlent de ce temps en français, la langue des Biloxis-Chitimachas-Choctaws depuis le XVIIIe siècle, quand les colons français dominaient la Louisiane. « Je connaissais les bayous par cœur, explique M. Naquin. Maintenant, vous me mettez dedans et je me perds. »

Les ouragans arrachent la terre, mais ils sont bien aidés par l’homme. L’US Geological Service identifie deux autres causes d’érosion : les aménagements en amont sur le Mississippi (notamment les digues érigées pour protéger les villes contre les débordements proverbiaux du fleuve) empêchent le dépôt naturel de sédiments. Quant aux canaux creusés pour l’exploitation des hydrocarbures, ils ont facilité l’intrusion d’eau saline dans les bayous, qui tue les arbres et fragilise les sols. « Au début, les gens étaient contents : il y avait moins de distance à parcourir pour aller pêcher ! » rit Albert Naquin. Ce phénomène est généralisé sur toute la côte louisianaise : toujours d’après l’USGS, les eaux du golfe du Mexique y avalent l’équivalent d’un terrain de football par heure.

La terre n’arrête plus le vent, qui frappe plus fort plus loin. Lassés des dommages causés à leurs maisons, pourtant campées sur des pilotis, les résidents de l’Isle de Jean Charles se sont résignés à partir. La population, qui dépassait les 300 à son apogée, n’est plus que de 72 personnes. Même le chef est un réfugié climatique : il gouverne depuis près de 20 ans depuis une maison bien au sec, à Pointe-aux-Chênes, derrière la digue anti-ouragan du projet Morganza to the Gulf. Protection qui n’inclut pas l’Isle de Jean Charles : ce serait trop cher...

Fortification par le feu

Jake Billiot, 70 ans dont près de 60 comme pêcheur, est la mémoire des bayous, qu’il parcourt à toute vitesse dans sa chaloupe. Il montre les buttes où ses aïeux avaient coutume de camper pendant la saison des ouragans, il pointe des endroits où le terrain a baissé, où la terre a reculé, et accompagne ses gestes de chiffres approximatifs, 4 ou 6 pieds. Parfois, Jake s’arrête et allume un feu : selon lui, ainsi, l’herbe repousse mieux et l’ouragan ne peut l’arracher. Si on questionne la pertinence de cette pratique, il se fâche : « Quand il n’y avait que des Indiens ici, avant que les compagnies gazières volent nos terres, il n’y avait pas d’érosion ! »

Mais restera-t-il encore longtemps des autochtones à l’Isle de Jean Charles ? Résigné, le chef Naquin cherche un endroit où relocaliser la communauté. Un projet rendu difficile par le fait que le Bureau fédéral des Affaires indiennes ne reconnaît pas les tribus de la région, qui ne peuvent donc espérer un financement.


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Crédit photo : Rémy Bourdillon