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Médias et élection, un équilibre fébrile

Simon Mauvieux, 1er avril 2014

Pour les journalistes, couvrir la campagne électorale n’est pas tout repos. Entre les déplacements incessants, les points de presse à répétition et le manque de temps, on attend pourtant d’eux qu’ils fournissent un travail d’une éthique irréprochable. Les médias jouent un rôle indéniable dans le processus électoral : ils doivent informer le public sur le monde politique afin de garantir un vote responsable. Toutefois, les réalités économiques des grands groupes de presse mettent souvent à mal l’image d’un journalisme libre, indépendant et impartial.

Censure électorale

Une capsule vidéo mise en ligne par les médias citoyens G.A.P.P.A., 99%Média et les Alters Citoyens a récemment été retirée du Web par le directeur général des élections (DGE). La vidéo, nommée « La charte des élections », a été sommée de retrait en vertu de l’article 402 de la loi électorale. Selon le DGE, cette vidéo serait une dépense électorale pour « diffuser ou combattre le programme ou la politique d’un candidat ou d’un parti ». Les membres de ces médias alternatifs ont accepté de retirer la vidéo, mais ont vivement critiqué cette décision : « L’application de la loi électorale doit se faire en équilibre avec la protection du droit à la liberté d’expression des médias tel qu’il est inscrit dans les chartes canadienne et québécoise », ont-ils déclaré dans un communiqué commun. Si cette décision fait figure d’exception, elle amène pourtant à se questionner sur la marge de manœuvre des journalistes en campagne électorale.

Contrôle de l’information

Selon Sylvain Desjardins, journaliste à Radio-Canada, l’indépendance des journalistes est souvent compromise par les partis politiques en campagne électorale. « Lorsqu’on suit un chef dans son convoi, les partis contrôlent plus facilement ce que nous produisons, explique-t-il. Ce sont eux qui choisissent les lieux des rencontres et qui fixent les règles lors des conférences de presse », affirme-t-il. Selon le journaliste, ceux qui couvrent les campagnes sont bien au fait de cette réalité et savent bien faire leur travail, « mais il faut avoir conscience de ça », ajoute-t-il.

Lors de la campagne électorale de 2003, l’équipe de l’émission 5 sur 5 a suivi la journaliste Sophie Langlois qui couvrait la campagne de Bernard Landry. On apprend que la journaliste a déploré avoir été « contrôlée » dans une note publiée sur leur site Web. « On ne pouvait que rapporter le discours officiel, et ça, c’est un peu tannant », écrit-elle. Selon Chantal Francoeur, professeure d’éthique journalistique à l’Université du Québec à Montréal et ancienne journaliste, le contrôle qu’exercent les partis politiques sur les médias est l’un des plus grands obstacles à une bonne couverture. « La plus grosse difficulté pour un journaliste est d’être confronté à un politicien qui s’en tient à ses lignes habituelles, ou même qui refuse de répondre à nos questions », explique-t-elle.

Un équilibre parfois difficile à atteindre

« Le rôle essentiel des journalistes est de rapporter fidèlement, d’analyser et de commenter le cas échéant les faits qui permettent à leurs concitoyens de mieux connaître et de mieux comprendre le monde dans lequel ils vivent ». C’est sur ces mots que s’ouvre le guide de déontologie des journalistes du Québec, rédigé par la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ).

Selon Chantal Francoeur, les normes déontologiques de la FPJQ ne changent pas en période d’élection. « Lors des élections, le code de déontologie est distribué dans les rédactions, comme rappel, précise-t-elle. Par exemple, la question de l’équilibre est toujours importante lorsqu’on est journaliste, mais elle l’est d’autant plus en campagne électorale, parce que l’enjeu en plus important », soutient-elle.

Mais avec 19 partis politiques en lice, Chantal Francoeur explique qu’il est parfois impossible de tous les traiter avec équilibre. « Même si tout le monde doit avoir une chance de s’exprimer, les petits partis ou les candidats indépendants vont toujours se sentir négligés », déplore la journaliste.

Que faire lorsqu’un journaliste faillit à son devoir ?

Comme l’explique l’ombudsman de Radio-Canada dans son rapport annuel, son rôle est de mettre en place « trois comités composés chacun de cinq citoyens qui ont pour mission de suivre la couverture journalistique diffusée par le service de l’Information ». Ainsi, au sein même de certains médias, il existe des moyens de contrôler le respect des règles de déontologie, même si seule Radio-Canada dispose d’un ombudsman.

La plupart des médias Québécois sont quand même surveillés par le Conseil de presse du Québec, le tribunal d’honneur des médias, bien que les blâmes soient plutôt symboliques. Dans un communiqué du 11 mars 2014, le Conseil de presse exhortait Quebecor de réintégrer ses rang, lui qui avait claqué la porte du Conseil en 2010. Suite à la candidature de Pierre Karl Peladeau pour le Parti québécois, le Conseil juge qu’il est urgent, « afin d’offrir au public québécois des garanties supplémentaires quant à l’inviolabilité de l’indépendance des salles de nouvelles de ses différents médias », que Quebecor Média réintègre ses rangs, dans le but de « participer au système d’autorégulation de la presse québécoise », peut-on lire dans le communiqué.

Plagiat, attribution de fausses citations, voyeurisme, informations inexactes et propos méprisants, la liste des blâmes accordés par le Conseil à différents journalistes et chroniqueurs de Quebecor est longue. « En acceptant de répondre aux plaintes les concernant, devant le seul tribunal d’honneur de la profession journalistique, les dirigeants de Québecor enverraient un signal fort : qu’ils assument leur obligation d’imputabilité en matière d’éthique et de déontologie journalistique, et par extension qu’ils s’engagent à respecter le principe de l’indépendance journalistique », croit le Conseil de presse.


Crédit photo : Bouchecl