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Afghanistan : Un avenir incertain

Simon Paré-Poupart, 3 mars 2014

En avril 2014, les Afghans et les Afghanes retourneront aux urnes pour la deuxième fois depuis que le régime taliban a été chassé du pouvoir en 2001. Bien qu’on ait largement justifié l’invasion occidentale en Afghanistan par le devoir de sauver les femmes afghanes d’un régime oppressif, la situation des femmes se serait détériorée par rapport au moment où Hamid Karzaï est entré en fonction, selon l’ONU et le ministre des affaires féminines de l’Afghanistan.

En effet, la loi « sur l’élimination des violences faites aux femmes » appuyée par Karzaï en 2009 est toujours débattue au Parlement, et tarde ainsi à être appliquée. Nipa Banerjee, chercheure à l’Université d’Ottawa sur les questions de l’aide et du développement de l’Asie du Sud-Est et ancienne chef de mission de l’Agence canadienne de développement internationale en Afghanistan, explique le non-respect de la loi de 2009 par la répression des mouvements sociaux.

En Afghanistan, explique-t-elle, « les droits ne permettent pas l’apparition et la vitalité des mouvements sociaux qui à leur tour défendront les droits bafoués. » De plus, selon elle, « cette loi n’a été mise en place que pour faire bonne figure ». Opinion partagée par la Commission indépendante d’Afghanistan pour les droits humains qui se mobilise pour l’application de la loi. L’ONU critique elle aussi l’impunité des criminels, qu’elle caractérise de « violence silencieuse » dans un rapport du même nom.

Banalisation de la violence

Selon Amnistie Internationale, certains crimes sont connus et tolérés par le gouvernement. On recense des cas d’exécutions qui ont été commises en plein jour, voire devant des foules, et ce en toute impunité. Le site Nouvelles et analyses humanitaires des Nations Unies (IRIN) rapporte que les violences sont parfois commises par des milices illégales qui seraient, selon la rumeur, affiliées au président Karzaï.

Ainsi, les informations sur la situation des femmes proviennent rarement du gouvernement, mais plutôt des institutions internationales ou de la société civile. La Revolutionary Association of the Women of Afghanistan (RAWA), une organisation politique et sociale indépendante, veille à relayer l’information sur les atteintes aux droits humains aux différentes ONG, aux médias ainsi qu’à la communauté internationale. RAWA s’emploie à critiquer de manière soutenue l’application de la démocratie sous le gouvernement Karzaï par sa proximité avec les fondamentalistes religieux, notamment les talibans.

En effet, comme le souligne Nipa Banerjee, la coalition des forces militaires de l’Occident n’a pas réussi à éradiquer le mouvement taliban. Selon la chercheure, l’influence de l’organisation religieuse des talibans se diffuse dans les hauts lieux de pouvoir, comme en témoigne la division du Parlement sur la question des droits des femmes – division qui empêche la loi de 2009 d’être appliquée.

Il existe au sein du gouvernement afghan une grande contradiction entre le discours étatique de respect des droits humains et la perpétuation des violences faite aux femmes. Même si la chambre basse est actuellement constituée d’un quart de femmes, dans la réalité, « lorsque les femmes prennent parole à l’Assemblée, elles font rire d’elles » affirme Nipa Banerjee. Cette contradiction s’exprime en ce moment dans le débat sur un nouveau projet de loi, contredisant celui de 2009. Ce nouveau projet pourrait permettre légalement les violences et abus physiques domestiques des hommes sur les femmes.

Corruption et contrôle de l’information

L’ONG Transparence Internationale, qui classifie l’Afghanistan comme le 175e pays le plus corrompu sur 177. L’analyse de cette ONG établit notamment qu’une grande proportion de la corruption se trouve au niveau judiciaire, là où les lois islamiques peuvent être adoptées et où les lois séculières peuvent se voir court-circuitées.

« Le gouvernement fait un bon travail de contrôle de l’information » affirme Nipa Banerjee. La chercheure croit que les médias contrôlent et trient l’information en provenance de l’Afghanistan pour faire bien paraître la présence militaire du Canada. De plus, selon Human Rights Watch (HRW), les médias afghans pourraient se voir davantage contrôlés par le gouvernement, advenant l’adoption d’une nouvelle loi sur les médias.

Le contrôle de l’information peut également se faire à un autre niveau : celui du refus de collecter des données. Selon le Fonds de développement des Nations unies pour la femme (UNIFEM), le fait que les données enregistrées pour cas de violences faites aux femmes demeurent incomplètes est également un problème. En ce sens, l’organisation milite pour qu’un registre soit érigé et que les données soient accessibles au grand public.

L’élection du changement ?

À l’approche des élections d’avril prochain, HRW a envoyé un questionnaire aux onze candidats sur les thèmes que l’ONG considère les plus pertinents : le droit des femmes, l’imputabilité des détenteurs de pouvoir, ainsi que la torture. À la suite de ce sondage, HRW relève que, bien que le gouvernement Karzaï ait accompli des avancées en matière de droits humains depuis 2001, comme l’amélioration de la liberté de presse et la liberté d’association, la violence faite aux femmes assombrit toutefois le portrait.

Le président Karzaï a en effet appuyé différentes positions discriminatoires à propos des femmes : promotion de la ségrégation des femmes restreignant leur éducation et leur accès à l’emploi, définition des femmes comme êtres secondaires et tolérance des violences sous le couvert de la religion.

L’Opération ATTENTION sonne le retrait des dernières troupes militaires canadiennes. Pour Mary Akrami, directrice du Centre de développement des compétences pour femmes d’Afghanistan, interviewée par la Gazette des femmes, cela risque d’entraîner un désengagement de l’Occident vis-à-vis le pays. Le résultat pourrait être une diminution de l’aide, et au final, la fermeture de centres comme le sien. « Le départ des militaires signifie moins d’intérêt politique dans les pays occidentaux. Et qui dit moins de soutien politique dit moins de soutien financier », précise-t-elle à la Gazette des femmes.

Malgré tout cela, nombreuses sont les femmes qui se mobilisent et continuent leurs actions autant chez RAWA que dans la mise sur pied et la direction de centres pour femmes. Toutefois, avec un durcissement sans précédent des politiques à l’encontre des femmes depuis les talibans, avec l’absence de réponse au questionnaire de HRW par de nombreux candidats à l’élection d’avril et avec le retrait des troupes d’Afghanistan, l’on ne peut que prédire un futur incertain pour le pays.


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