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Projet de loi 60

Charte des valeurs québécoises : quels impacts sur les femmes ?

Marie-Eve Lefebvre, 3 mars 2014

Advenant l’adoption du projet de loi 60, les employé-es des secteurs public et parapublic arborant des signes dits « ostentatoires » se verront dans l’obligation de choisir entre le port de ces signes et leur emploi. Une mesure qui semble viser beaucoup plus le hijab et le niqab que tout autre signe religieux.

« Certes, les interdictions visent aussi les sikhs et les hommes juifs », affirme Yasmin Jiwani, professeure au département de communication de l’Université Concordia. Mais, poursuit-elle, « ce que je trouve intéressant en étudiant le débat et en portant attention à la question du genre, en tant que féministe et musulmane, c’est la façon dont le corps des femmes est spécifiquement visé. »

Pour la professeure, il s’agit-là d’une forme de violence. « L’idée de dicter ce qu’une personne peut ou ne peut pas porter consiste à brimer un droit fondamental, et la violation d’un droit implique de faire violence à cette personne », affirme-t-elle.
Selon elle, la violence se trouve dans ce cas-ci au niveau du discours – en décrétant clairement qui agit conformément à « nos valeurs » et qui déroge de la norme – et au niveau d’un contrôle du corps des femmes.

Femme sikh

Des relents de colonialisme

Même son de cloche du côté de Krista Lynes, professeure adjointe au département de communication de l’Université Concordia et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en études des médias féministes. Selon elle, la charte « s’approprie le discours féministe sur l’égalité entre les femmes et les hommes » afin de défendre une idée bien précise – et exclusive – de la nation. La professeure souligne également que « cette appropriation du féminisme a plusieurs antécédents historiques ».

« Le discours qui dit vouloir sauver les femmes, affirme Krista Lynes, tire certaines de ses racines du colonialisme, particulièrement des premières administrations coloniales, qui essayaient de bannir certaines pratiques comme le port du voile en Algérie ». Cela s’inscrivait dans un type d’idéologie coloniale souhaitant « civiliser » les peuples colonisés. La professeure souligne qu’il s’agit-là d’« une idéologie que la théoricienne Gayatri Spivak a nommée "des hommes blancs qui libèrent les femmes de couleur des hommes de couleur" [1] ».

Elle soutient également que le projet de charte se réapproprie ce discours voulant sauver les femmes de couleur, et que l’affirmation de « nos valeurs » au détriment de celles des minorités religieuses suivrait « la même intention de "civiliser" l’autre ».

Yasmin Jiwani abonde dans le même sens : l’interdiction d’arborer des signes religieux « autres » que ceux issus du christianisme – l’interdiction ne s’appliquerait pas à ce qui entoure la fête de Noël, par exemple – est une tentative non seulement de « civiliser » mais également d’effacer les différences : « c’est une manière de dire "nous avons toléré la différence jusqu’à maintenant, mais nous n’allons plus le faire. Soit vous devenez comme nous, soit vous partez" ».

Québécoises musulmanes

Des impacts concrets sur la vie des femmes

Yasmin Jiwani souligne que la violence au niveau du discours a malheureusement des effets bien concrets dans la vie des femmes. Pour la professeure, la violence « se manifeste par le type de réactions vis-à-vis certaines femmes, surtout celles qui choisissent de porter le hijab ».

Elle rappelle qu’au mois de novembre 2013, le Collectif québécois contre l’islamophobie avait documenté « plus de 117 cas d’islamophobie depuis l’annonce du projet de charte, contre environ 25 entre le début de l’année et le dépôt du projet. » Il s’agit d’une période très restreinte - 3 mois au plus - et d’un seul organisme. « Qu’en est-il du racisme vécu au quotidien et la violence qui n’est pas documentée, ignorée ? », demande la professeure. Il suffit en effet de fréquenter les médias sociaux pour assister à des débordements de toutes parts.

Mais les débordements peuvent également être diffusés à grande échelle, dans les médias de masse, comme par exemple « quand les Janette utilisent des mots comme "folles" ou "manipulées", ou qu’elles ont parlé des "horreurs" ou du fait d’être "dérangées" par le fait d’être servies par une fonctionnaire voilée », soutient Krista Lynes.

Nier le libre choix des femmes

À propos de la prise de position du groupe des Janette, Krista Lynes croit qu’on est parti à tort du présupposé que « la situation des femmes voilées d’aujourd’hui est la même que celle des Québécoises d’avant la Révolution tranquille », d’où la crainte d’un « retour en arrière ».

Or, pour la professeure, l’idée selon laquelle certaines femmes pourraient être plus « en retard » que d’autres femmes s’agit de ce que l’anthropologue Johannes Fabian a appelé le « déni de co-temporalité ». « C’est l’idée que différents peuples et différentes cultures sont positionnés "en avant" ou encore "en retard" dans le cours de l’histoire, qui serait perçu comme universel et linéaire », note-t-elle.

En suivant cette logique, certaines personnes en arrivent à croire que les femmes qui décident de porter le voile ne peuvent pas prétendre qu’elles sont libres : « on suppose que le choix de porter le voile ne peut en aucun cas être éclairé, puisqu’il s’agit d’un "retour en arrière" dans cette vision linéaire du progrès, et cela s’inscrit aussi dans l’idéologie qui soutient que l’on doit "civiliser" les peuples », conclut-elle.

Dans le présent débat, lorsque des femmes musulmanes se prononcent contre la charte, on les accuse « soit d’être forcées par leur communauté de renforcer contre leur gré certains principes patriarcaux, soit de s’approprier de manière fautive le discours féministe du libre choix », déplore Krista Lynes.

Musulmanes priant

L’accès à l’emploi menacé

S’il est vrai que le Québec a de la difficulté à intégrer ses nouveaux arrivants sur le marché de l’emploi et que leurs emplois ne sont souvent pas à la mesure de leurs qualifications, cela s’applique encore plus aux femmes immigrantes. Selon un rapport du ministère de l’Immigration et des Communautés culturelles publié en 2011, les femmes immigrantes ont non seulement un taux d’emploi inférieur que celui des hommes immigrants, mais elles sont également nettement moins à travailler que l’ensemble des femmes québécoises.

Les femmes immigrantes sont donc souvent victimes d’une double discrimination, basée à la fois sur leur genre et sur leur origine ethnique, une situation à laquelle le gouvernement du Québec ne semble pas vouloir s’attaquer et qui pourrait bien s’aggraver pour certaines, advenant l’adoption du projet de loi.

Toutes les femmes musulmanes ne sont pas forcément immigrantes, et toutes les musulmanes ne portent pas nécessairement le hijab. Mais en forçant celles qui en portent à retirer leurs signes religieux, la loi 60 pourrait marginaliser des personnes qui, bien souvent, peinent déjà à se tailler une place sur le marché de l’emploi et dans la société québécoise.

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Les entrevues avec Yasmin Jiwani et Krista Geneviève Lynes ont été réalisées dans le cadre de la production du documentaire Tout cela est : Communicating the Charter of Québec Values, produit par Trish Audette-Longo, Mariam Esseghaier et Marie-Eve Lefebvre et portant sur le battage médiatique entourant le projet de charte des valeurs québécoises (à paraître bientôt).

Crédits photo :
Deviant Art / tasnimx / Empty Silhouette
Flickr / KaurArt.com / Rasanjeet Kaur @ Sikh Student Camp 2006
Flickr / Matias Garabedian / Non à la charte13.jpg
wikimedia commons / Islamic_Society_of_Akron_&_Kent_-_women_jummah_prayer

Suivez Marie-Eve Lefebvre sur Twitter : @m_e_lefebvre


[1White men saving Brown women from Brown men