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Une corvée de réforme

Rémi Léonard, 3 mars 2014

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Il y a bientôt trois ans que la Convention sur le travail décent pour les travailleuses et les travailleurs domestiques (C189) a été adoptée par l’Organisation mondiale du travail (OIT), et les réformes semblent enfin commencer à se mettre en branle à l’échelle mondiale. Alors que 12 pays ont officiellement ratifié la convention, Human Rights Watch (HRW) dénombre de multiples avancées à travers le globe afin d’améliorer les conditions de cette main-d’œuvre qui reste malgré tout trop souvent oubliée. L’OIT recense au moins 53 millions de personnes à l’échelle mondiale, dont 87% de femmes, qui travaillent dans ce secteur économique informel.

La professeure à la faculté de droit de l’Université Laval, Louise Langevin, voit en cette convention un outil pour « mobiliser la communauté internationale sur cet enjeu parce qu’elle a une force symbolique ». Après des années de laissez-faire, une telle initiative permet aussi de mettre un terme à l’exclusion et l’indifférence quant à la situation de ces millions de femmes. « On reconnaît qu’il y a une exploitation dans ce domaine et qu’il faut intervenir », affirme-t-elle. Elle précise toutefois que le caractère non-contraignant de la convention laisse les pays libres de signer ou non le texte, et surtout de l’appliquer.

Peggy Smith, professeure en droit du travail de l’Université de Washington, rappelle que ces réformes sont bien récentes. Traditionnellement, « les travailleuses domestiques ont été privées des protections accordées aux autres travailleurs, que ce soit par rapport au salaire, aux heures de travail, à la santé et à la sécurité au travail ou aux indemnisations », explique-t-elle. Ces travailleuses n’ont pas droit à des pensions de retraite ou à des journées de maladies, ce qui les place « au plus bas » de l’échelle sociale, d’après Peggy Smith.

Cette catégorie de travailleur-euses, « surtout des femmes et des fillettes » fait remarquer Louise Langevin, travaille « dans la sphère privée donc elles sont souvent seules, isolées et ne peuvent se syndiquer ». Il s’agit aussi là d’une excuse couramment utilisée pour justifier l’inaction des gouvernements indique-t-elle, ces instances étant généralement réticentes à intervenir dans la sphère privée.

Une question de perception

Peggy Smith avance par ailleurs que l’exploitation des femmes qui œuvrent dans ce domaine est aussi le résultat de perceptions véhiculées par la société à leur endroit. Puisque leur lieu de travail est à l’intérieur des résidences, une réalité opposée à la vision traditionnelle qu’on a du travail, leur labeur est souvent perçue comme « une activité non-productive » relève-t-elle. Plus largement, « les gens tendent à grandement sous-évaluer le travail domestique et à ne pas le reconnaître comme un vrai travail », un jugement qui renforce l’exclusion dont ces travailleuses sont victimes, affirme la professeure américaine.

La dimension historique et culturelle joue assurément un rôle dans cette attitude note Louise Langevin, qui parle de l’utilisation de domestiques comme d’une « pratique culturelle » en Amérique latine et en Afrique, où les travailleuses domestiques viennent la plupart du temps de la campagne vers la ville. En Occident, la dynamique implique souvent une migration d’un continent à l’autre : « ce sont des femmes du Sud qui vont travailler dans les pays du Nord », paradoxalement pour permettre aux parents d’aller sur le marché du travail, indique celle qui enseigne également les théories féministes à l’Université Laval. Elle parle d’ailleurs du travail domestique comme d’un « phénomène genré, car il est considéré comme un travail ‘’naturel’’ pour des femmes ».

Difficile solidarité

Devant ces injustices, l’idée de rassembler ces travailleuses et ces travailleurs autour de syndicats ou d’associations dédiées à la défense de leurs droits s’impose comme une solution. Si ces regroupements commencent à s’organiser et à se multiplier dans le monde, les obstacles restent imposants selon Human Rights Watch. « Vous avez des travailleur-euses individuel-elles, qui travaillent de manière autonome pour plusieurs employeur-euses différent-es. Il serait difficile d’élaborer un modèle qui rassemblerait autant de travailleur-euses éparpillé-es sous une même convention collective », observe Peggy Smith. Cette forme d’organisation fonctionne principalement lorsque l’État joue le rôle de l’employeur, donne-t-elle en exemple, ou bien dans le cas d’agences de placement qui sont règlementées, ajoute Louise Langevin.

Dans tous les cas, et particulièrement depuis l’adoption de mesures législatives découlant de la Convention 189, le défi reste de s’assurer que les lois en vigueur sont bel et bien appliquées sur le terrain, c’est-à-dire dans les maisons. À ce stade-ci, le véritable défi pour Peggy Smith est de « s’assurer que ces dispositions ont du mordant et sont significatives pour les travailleur-euses », afin qu’éventuellement, les avancées sur papier se traduisent par une véritable amélioration des conditions des travailleurs et des travailleuses domestiques.


Crédit photo CC : ILO/S.Mitra, International Labour Organization (ILO) Department of Communications, Flickr