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Féministe et musulmane : entrevue avec Nour Farhat

Sandrine Corbeil, 3 mars 2014

"Ce qui est meurtrier, c’est de définir son identité contre l’autre."
Amin Maalouf

Vice-présidente au contenu chez Québec inclusif, Nour Farhat est d’origine libanaise et se dit féministe et musulmane. Âgée de 22 ans, Nour est née et a grandi au Québec. Passionnée de la défense des droits et libertés et étudiante en droit à l’Université de Montréal, la militante convoite la profession d’avocate.

Depuis l’annonce du projet de charte des valeurs québécoises du Parti québécois (PQ), Nour Farhat s’est mobilisée auprès des inclusifs pour dénoncer cette initiative qu’elle qualifie de discriminatoire. En espérant changer la perception qu’ont certains Québécois et Québécoises des femmes musulmanes portant le voile, elle a pris la parole publiquement dans les nombreux débats entourant le projet de loi 60.

Alors qu’elle n’avait été témoin de propos xénophobes dirigés à son égard qu’à de rares occasions, ceux-ci font maintenant partie de son quotidien. Des histoires, elle en a plusieurs. Hommes comme femmes se permettent des commentaires désobligeants, voire carrément racistes et sexistes. Ce laisser-aller se voit amplifié sur les médias sociaux, où des comptes anonymes sont expressément créés pour prendre part au débat en ligne. Des menaces de mort, elle en a également reçues quelques-unes.

Ces tentatives d’intimidation n’ont qu’un objectif selon elle : la faire taire. Tout simplement parce qu’elle est une femme, qu’elle est musulmane, qu’elle porte le voile et qu’elle « ose » critiquer le projet de charte du PQ. Comment réagir alors à ces tentatives d’intimidation ? Il n’y a qu’un seul moyen : parler plus fort, croit la militante.

Rencontre avec Nour Farhat

Que signifie être féministe et musulmane ?

Être féministe et musulmane, c’est se réapproprier les textes religieux pour proposer un cadre féministe musulman, inspiré à la fois du référentiel universel et du référentiel religieux.

C’est comprendre le contexte culturel et la dimension historique qui ont influencé de nombreuses interprétations, surtout celles relatives au statut de la femme, et qui lui ont occulté des droits et des acquis prescrits clairement dans le texte religieux. Il s’agit donc de remettre en question et contextualiser les interprétations qui ont été faites des textes par des hommes et qui ont visé à justifier leur propre domination masculine.

Ainsi, en tant que féministe musulmane, je m’oppose à l’interprétation patriarcale de la religion, mais je m’oppose aussi au féminisme universaliste qui caractérise présentement certains courants du mouvement féministe du Québec - les Janette et le regroupement Pour le droit des femmes (PDFQ) notamment - et qui s’impose comme étant l’unique modèle de l’émancipation des femmes.

Que signifie pour toi de porter le voile ?

Au-delà des considérations religieuses, porter le voile pour moi c’est se réapproprier l’identité musulmane, dont l’héritage spirituel n’est désormais vu que sous le prisme de l’oppression et de l’injustice. Porter le voile pour moi, c’est s’affirmer contre les préjugés qui perdurent à l’encontre de l’islam, qui incarne désormais pour certains la religion de l’oppression, de la violence et de l’inégalité.

Perçois-tu un changement d’attitude à ton égard depuis le projet de charte des valeurs, sachant que tu portes un signe dit ostentatoire ?

Oui, les agressions verbales et les menaces sont maintenant une affaire quotidienne, ce qui en soi n’est pas étonnant puisque le gouvernement québécois, avec son projet de loi, se trouve à légitimer officiellement et publiquement la discrimination envers les minorités religieuses. Et si l’État se permet de discriminer les minorités religieuses, la discrimination envers ces minorités devient normale et acceptable dans la société et dans la population en général.

Les mesures discriminatoires du projet de loi 60 visent principalement les femmes musulmanes, sous couvert de laïcité et d’égalité homme-femme. Ce discours a même trouvé dans ses rangs des militantes féministes pour lui apporter un soutien indéfectible. Or, en stigmatisant ainsi le port du voile, un grand nombre de féministes sont tombées dans la même domination qu’elles ont contribué à dénoncer.

Quelles ont été tes influences les plus marquantes ?

Mes parents. Ils m’ont appris à m’affirmer et à ne pas être prisonnière du regard des autres et des schèmes collectifs prédéfinis. Ils m’ont appris à ne pas me laisser marcher sur les pieds et à revendiquer le droit d’être respectée et écoutée. C’est également eux qui m’ont inculqué les valeurs de justice, d’égalité et de respect d’autrui qui sous-tendent mon engagement social.

Le Black Feminism est aussi une influence importante. Ce mouvement a permis de poser clairement la question du mythe de la condition universelle des femmes et donc de faire évoluer la pensée féministe.

Crois-tu qu’il existe un féminisme universel ?

En reconnaissant qu’il existe une diversité de manières d’être du féminisme et en prenant conscience de la légitimité de discours féministes alternatifs qui s’articulent et qui peuvent être religieux, le féminisme pourrait se renforcer et devenir véritablement universel. Les féministes doivent donc, en premier lieu, remettre en question la vision ethnocentrique qu’elles ont de la libération des femmes.

Les femmes issues des groupes minoritaires ne se reconnaissent pas dans le féminisme du groupe dominant, car il exclut les réalités de ces femmes par sa façon de s’articuler. Il nie totalement l’idée que la réalité du groupe minoritaire est complètement différente de la réalité du groupe dominant. Car en dehors de l’oppression sexiste, les femmes issues des groupes minoritaires sont victimes de racisme, d’oppression de classe et d’oppression économique.


Crédit photo : Nour Farhat