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Projet de loi sur l’égalité femmes-hommes dans la mire des extrémistes

Simon Mauvieux, 3 mars 2014

Adopté le 28 janvier dernier par l’Assemblée nationale, le projet de loi sur l’égalité femmes-hommes a suscité de nombreuses réactions au sein de la société française. Ce projet de loi vise entre autres à combattre les stéréotypes entre les hommes et les femmes, et ce dès l’école primaire. Manifestations, appels au boycottage, le pays a vécu un mois de débats houleux laissant parfois place à des discours réactionnaires exacerbés par une France qui fait de moins en moins confiance à son gouvernement.

La place des femmes dans la société et dans la sphère privée est au centre de la nouvelle politique du gouvernement français. Mise en place par la ministre des Droits des femmes Najat Vallaud-Belkacem, la loi a pour but d’améliorer la condition des femmes, en ciblant notamment les violences conjugales, la parité au travail et le congé parental. Alors que l’opposition qualifie cette loi de « fourre-tout », elle a été votée par une majorité écrasante à l’assemblée, avec 359 voix en faveur, et seulement 24 contre.

Ce qui a enflammé le débat public est l’amendement concernant la loi Veil de 1975 sur l’avortement qui retire la notion de « détresse » pour recourir à une interruption volontaire de grossesse (IVG). Alors que l’Espagne a promulgué une loi limitant le droit à l’avortement en février, la France rend quant à elle plus simple l’accès à l’IVG. Le 19 février à Paris, une manifestation anti IVG a rassemblé plusieurs milliers de manifestant-es dans les rues, réclamant que la France prenne exemple sur l’Espagne et légifère contre l’avortement.

Parallèlement, un appel au boycottage de l’école publique a été lancé fin janvier contre « l’ABCD de l’égalité », mesure phare du projet de loi qui touche l’éducation. Cette mesure vise à déconstruire les indicateurs sociaux de différenciations entre les sexes, comme les couleurs rose et bleu ainsi que certains métiers qui seraient destinés aux femmes et non aux hommes.

C’est par le message texte suivant que Farida Belgoul, membre de l’association d’extrême droite Égalité et réconciliation, a appelé à ce boycottage, relayé à l’échelle nationale : « Le choix est simple, soit on accepte la « théorie du genre » (ils vont enseigner à nos enfants qu’ils ne naissent pas fille ou garçon, mais qu’ils choisissent de le devenir !!! Sans parler de l’éducation sexuelle prévue en maternelle à la rentrée 2014 avec démonstration et apprentissage de la masturbation dès la crèche ou la halte-garderie…), soit on défend l’avenir de nos enfants. »

Théorie du genre, la confusion française

Cultivant l’ambiguïté autour de cette « théorie du genre », ses opposants estiment qu’il s’agit d’une idéologie politique contraire aux valeurs traditionnelles et aux « lois naturelles ». Sandrine Ricci, coordonnatrice du Réseau québécois en études féministes et doctorante et chargée de cours en sociologie, rappelle la grande confusion entourant le terme « théorie du genre ». Selon elle, il n’y a pas de théorie du genre, mais plusieurs études sociologiques qui ne sont absolument pas des théories idéologiques. « Ces études visent à démontrer la construction sociale autour de la différenciation entre les sexes et remettent en cause une vision naturelle des différences entre les hommes et les femmes », explique-t-elle. Le terme « théorie du genre » est alors employé par les détracteurs de ces études pour critiquer cette vision de la différenciation sociale. Les études du genre ont été utilisées par des féministes au cours des années 60 afin de démontrer que les inégalités entre les hommes et les femmes ne sont pas naturelles, mais sociales. À l’époque, Simone de Beauvoir a résumé cette pensée par sa célèbre phrase « on ne naît pas femme, on le devient ».

Tout comme le gouvernement français, Sandrine Ricci croit qu’il est primordial que l’éducation à ces questions se fasse dès le plus jeune âge. « Il faut sensibiliser les enfants au fait que les individus sont égaux entre eux, peu importe les normes dominantes dans lesquelles on vit », soutient-elle. Rappelons qu’en France, à temps plein, les hommes gagnent un salaire 25 % plus élevé que les femmes, selon l’Observatoire des inégalités. De plus, Sandrine Ricci affirme que les métiers dits « féminins » sont dévalués dans la société. « Une femme aura tendance à travailler dans des garderies ou des écoles, des emplois en liens avec le contact d’autrui. Un garçon pense a tort qu’il doit être mécanicien plutôt qu’éducateur en garderie », affirme la sociologue. Elle ajoute que cette hiérarchisation du travail conduit alors a créer un déterminisme qui nuirait à la liberté, puisque les individus seraient plus enclins à travailler dans un milieu en rapport avec leur sexe.

La France, bastion de l’antiféminisme ?

Pour Sandrine Ricci, cette méfiance vis-à-vis de la loi pour l’égalité femmes-hommes en France n’est pas un cas exceptionnel. « Dès qu’il y a un mouvement pour une avancée d’un groupe minoritaire, il y a un contre mouvement, un obstacle qui émane de personnes ou de groupes susceptibles de perdre des privilèges. C’est exactement ce qui s’est passé lors de l’abolition de l’esclavage ou de la lutte pour le droit de vote des femmes, partout dans le monde », explique-t-elle.

Sandrine Ricci associe les discours antiféministes concernant l’égalité des sexes au contexte social français actuel. « Ce genre de discours est assez surprenant, mais je pense que c’est la continuité logique de l’opposition au mariage homosexuel », affirme-t-elle. Les manifestations anti mariage homosexuel ont en effet vu « (re)naître » un genre nouveau de manifestants, que l’on avait rarement vu dans la rue, croit Sandrine Ricci. La droite dite traditionnelle s’est mélangée avec des groupes catholiques intégristes et des groupes d’extrême droite, conservateurs et nationalistes. La montée du Front national, parti politique d’extrême droite, a encouragé la droite traditionnelle à durcir son discours.

Depuis quelque temps, le traitement médiatique en France a tendance à verser dans le sensationnalisme, maximisant l’impact de groupes extrémistes encore très en marge et qui ne reflètent pas l’opinion de l’ensemble de la société. Selon un sondage BVA pour i>TELE, 53 % des Français-es se disent en faveur de l’ABCD de l’égalité, tandis que 33 % jugent le projet « dangereux ».

« L’ABCD de l’égalité » sera instauré dans toutes les écoles françaises à la rentrée 2014, après l’évaluation des résultats obtenus dans les 600 écoles où il est actuellement en évaluation.


Crédit photo : Claude Truong-Ngoc/Wikimedia Commons