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Saint-Valentin : roses et épines

Esther Vivas, 15 février 2014

L’amour est devenu un objet de marketing. La Saint-Valentin, le « jour des amoureux », en est le meilleur exemple. Tout est bon pour faire du commerce et mettre un prix sur ce que nous ressentons. Une rose rouge serait la sublime expression de l’amour, transformé en marchandise. Des millions de roses sont ainsi vendues le jour de la Saint-Valentin. Mais d’où viennent-elles ? Comment ont-elles été cultivées ? Par qui ?

La majeure partie de ces roses viennent du Kenya, d’Ethiopie, de Colombie et d’Equateur, qui sont les plus grands exportateurs vers l’Union européenne. Leur origine a fort peu de choses à voir avec l’image idyllique qu’elles cherchent à incarner. Le travail précaire, les conditions sanitaires de travail et l’impact sur l’environnement sont soigneusement occultés.

Les femmes constituent la principale force de travail de ces « maquilas » du Sud global. Des femmes qui, elles, ne reçoivent pas de roses mais qui les produisent des journées entières pour des salaires de misère et dans des conditions de travail extrêmement précaires. Selon le rapport « Growing Pains » de l’organisation « War on Want », dans les plantations d’Afrique de l’est et de Colombie, on estime qu’elles peuvent travailler jusqu’à 15 heures par jour pour répondre aux exigences des clients. En Colombie, les femmes représentent 65% de la main d’œuvre et sont majoritairement des migrantes rurales. Au Kenya, elles sont 75%. Leurs salaires sont misérables. Au Kenya, le salaire est de 33 euros par mois et cela ne suffit pas à couvrir des besoins aussi élémentaires que l’alimentation, le logement et le transport. Ces travailleuses sont souvent obligées d’effectuer des heures supplémentaires non rémunérées car, en cas de refus, elles perdent tout bonnement leur emploi.

Les syndicats indépendants sont quasiment inexistants. Les conditions de travail précaires sont un obstacle à l’organisation syndicale et ceux qui le tentent finissent par être menacés et harcelés par l’entreprise. En Colombie, selon « War on Want », on estime que moins de 5% des travailleurs/euses du secteur font partie d’un syndicat. Au Kenya, ce chiffre oscille autour de 16-17% et en Ethiopie il équivaut à 0%. En outre, les entreprises de fleurs ont une longue expérience de persécution des syndicats et de création de syndicats patronaux « maison ».

La santé des travailleurs, et particulièrement celle des femmes, est fortement dégradée par l’utilisation systématique d’agents agro-toxiques. Allergies, irritations de la peau, maux de tête, problèmes respiratoires et évanouissements en sont quelques unes des conséquences. En dépit du fait que l’Organisation Mondiale de la Santé avertit qu’il est nécessaire de respecter un délai de 24 heures entre l’application de pesticides et l’entrée dans la serre, cette précaution n’est pas respectée. Salon « War on Want », les travailleurs/euses du secteur seraient exposés à un total de 127 types de pesticides, dont 20% sont interdits aux Etats-Unis car considérés comme cancérigènes. Selon l’Institut National de la Santé de Colombie, les femmes qui travaillent dans ces cultures constituent la part majoritaire des femmes du pays qui subissent des fausses couches, des accouchements prématurés ou des naissances avec des malformations.

L’impact sur l’environnement mérite tout un chapitre à part. La culture des fleurs nécessite de grandes quantités d’eau, ce qui provoque une forte concurrence entre la « consommation » d’eau pour les fleurs et celle pour les personnes ou pour les autres cultures. Ainsi, des régions comme la savane de Bogota en Colombie, où se concentre l’industrie horticole, souffrent de graves problèmes d’approvisionnement en eau et celle-ci doit être importée d’autres régions. La même chose se passe dans plusieurs pays exportateurs de fleurs. En outre, la non alternance des cultures empêche la régénération des sols, ce qui provoque leur épuisement tandis que l’utilisation forcenée de pesticides contamine l’eau et la terre. Ne parlons même pas de l’impact de fleurs qui sont transportées sur des milliers de Km avant d’arriver dans nos foyers.

La concurrence avec l’agriculture est une autre des conséquences de cette production. En Colombie, comme l’évoque le rapport « Las raíces de la flores » (Les racines des fleurs) de la campagne « No te comas el mundo » (Ne mange pas le monde), dans les régions où l’on cultive des œillets, des roses, des chrysanthèmes et des dahlias, on cultivait auparavant du blé, de l’orge, du maïs, des patates et des légumes. Actuellement, la monoculture des fleurs occupe de vastes surfaces au détriment de la sécurité alimentaire des personnes et provoque l’augmentation des prix des produits de base et l’expulsion des paysans de leurs terres.

Il s’agit aussi de roses qui perpétuent chez nous un archétype d’amour romantique reposant sur la soumission de la femme à l’homme. Au-delà du marketing, les fleurs de la Saint-Valentin expriment la subordination d’un sexe à un autre et imposent l’image d’un amour normatif et hétéro patriarcal. Ces roses ne cachent donc pas seulement la souffrance de ceux qui sont exploités à des milliers de kilomètres d’ici, elles cachent aussi la souffrance de ceux qui, comme Cupidon, croient aveuglément en un idéal impossible à atteindre et donc générateur de douleurs, d’amertume et de dépendance.

Les roses de la Saint-Valentin nous promettent l’amour, mais elles cachent en réalité de cuisantes épines.


Voir en ligne : Esther vivas


*Source : Público.es, 14/02/2014.
**Traduction française pour Avanti4.be : Ataulfo Riera.
Crédit photo : Esther Vivas