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Recyclage : ces ouvriers qui donnent une seconde vie aux objets

Simon Gouin, 15 février 2014

Votre smartphone tout juste démodé et votre écran plat atterriront-ils dans une décharge en Afrique ? Aux Ateliers du Bocage, dans les Deux-Sèvres, tout est fait pour leur offrir une seconde vie. Cette entreprise d’insertion récupère les déchets électroniques et répare ce qui peut l’être, tentant de pallier l’obsolescence programmée et le renouvellement sans fin de nos appareils électroniques. Ici, une tonne de déchet vaut de l’or ! Mais la concurrence est de plus en plus dure dans ce secteur d’avenir, encore marginal en France. Reportage.

« Avec trois téléphones usagés, on peut en faire deux en bon état ! » Jacques Moly est réparateur de téléphones aux Ateliers du Bocage, une entreprise de recyclage basée au Pin, dans les Deux-Sèvres. Devant lui, ce jour-là, plusieurs téléphones Samsung. « Je prends l’écran d’un téléphone pour remplacer celui de l’autre  », explique Jacques Moly, en maniant avec habilité un petit tournevis. Depuis sept ans, les Ateliers du Bocage se sont spécialisés dans le recyclage d’objets électroniques. Téléphones portables, chargeurs, écrans plats, unité centrale et écrans d’ordinateur : les objets arrivent de toute la France, et parfois depuis l’Afrique, pour être triés et recyclés par cette branche du réseau d’Emmaüs France.

Se balader dans les Ateliers du Bocage, c’est faire une plongée dans le monde de la consommation des objets électroniques. Avec sa démesure, ses téléphones à peine achetés, déjà jetés. Ici, les écrans arrivent par palettes entières. Là, ce sont des dizaines d’unités centrales d’une entreprise qui renouvelle sa flotte. Au total, près de 50 000 téléphones transitent ici tous les mois. Seule une petite partie sera recyclée. Dans un des ateliers de téléphonie, les avant-derniers modèles d’Iphone viennent d’arriver. « Un nouveau modèle a remplacé l’autre sur le marché , indique Daniela Boriceanu, responsable de l’atelier. Trois semaines plus tard, on reçoit les anciens modèles, dont les clients se débarrassent contre une prime donnée par les opérateurs.  »

25 000 euros la tonne de déchets

Les écrans plats n’échappent pas à ce renouvellement incessant. Un nouveau créneau pour l’entreprise qui s’est lancée sur le marché il y a trois ans. Et le stock ne manque jamais. Les écrans plats sont-ils programmés pour ne pas durer ? « Puisque les clients veulent changer d’objets tous les trois ans, et que cela leur coûte de moins en moins chers, c’est aussi de moins en moins solide ! », observe Sébastien Lagarde, responsable de l’activité de réparation. De quoi satisfaire également les fabricants. Pour eux, le changement régulier des appareils électroniques est une aubaine. «  Parfois, sur des écrans d’ordinateur d’une même marque, on remarque une même panne, sur le même composant, raconte Sébastien Lagarde.On peut s’interroger... .  » A priori, donc, l’activité des Ateliers du bocage ne peut qu’augmenter. 1 000 nouveaux téléphones récoltés au cours d’un mois ? Un nouvel ouvrier embauché !

Que se passe-t-il lorsque vous décidez de vous séparer de votre vieux téléphone Nokia, qui traîne depuis plusieurs années dans un de vos tiroirs ? Si vous le donnez à Emmaüs, quelque part en France, grâce au système de collecte mis en place par l’association, votre téléphone arrive aux Ateliers du Bocage. Au milieu des téléphones à antenne rétractable et de ceux aux coques cassées et aux touches défoncées, il passe un premier test. « Ici, on élimine tous ceux qui sont trop vieux pour être recyclés », décrit Laurent Blandin, responsable de l’atelier. Pas la peine de recycler un téléphone qui ne trouvera pas d’acheteur à la sortie.

60% sont ainsi jugés obsolètes et jetés dans un bac. Ils seront vendus à une entreprise de recyclage qui séparera les plastiques et les minerais. De l’or, du coltan, et d’autres métaux précieux sont en effet présents dans les composants électroniques des appareils. Voilà pourquoi une tonne de déchets est achetée entre 25 000 et 30 000 euros. Des téléphones qui valent de l’or !

Une concurrence de plus en plus rude

Au-dessus de son bureau sont fixés des portraits de l’Abbé Pierre. Bernard Arru est le directeur des Ateliers du bocage. Cet ancien informaticien a commencé son parcours chez Emmaüs, dans une communauté où il vivait avec des personnes handicapées et des SDF. Cela s’appelait la Cité des Cloches. « Ces personnes avaient besoin de reconnaissance, à travers un travail  », raconte-t-il. Une petite entreprise, sous statut associatif, est créée en 1992. « Un projet modeste, de recyclage de carton, de papier et de palettes de bois. » Très vite, une soixantaine d’emplois sont créés. Puis arrivent les cartouches d’imprimante, et depuis sept ans, la téléphonie et autres déchets électroniques, en partenariat avec Eco-Systèmes. Cet éco-organisme coordonne la collecte, le tri et le traitement des déchets électroniques de producteurs et de distributeurs d’équipements informatiques et téléphoniques.

Grâce au traitement des déchets électroniques, un secteur très porteur, les Ateliers du Bocage compte aujourd’hui entre 220 et 230 salariés. Une partie sont des travailleurs handicapés ou en insertion professionnelle. Toujours associative, l’entreprise a décidé de devenir prochainement une Scop (société coopérative). Une décision prise de longue date pour des raisons de gouvernance, et pour faire face à de nouvelles difficultés. A cause d’une concurrence de plus en plus rude, les Ateliers du Bocage ont dû abandonner leur activité de recyclage des cartouches d’encre. Dans les déchets électroniques, également, la compétition bat son plein.

A cause de cette augmentation de la compétitivité, un minutage a été mis en place devant les opérateurs dans certains ateliers. « Pour l’instant, c’est à titre indicatif, indique un chef d’atelier. Mais un jour, il est possible qu’on décide d’un timing au cours duquel un téléphone doit être réparé. » Une fois ce temps dépassé, le téléphone partirait à la casse : sa réparation ne serait plus rentable ! Une pression qui vient notamment des opérateurs de téléphonie ou des entreprises spécialisées dans la revente. Ces derniers leur confient des téléphones avant de les récupérer pour les revendre. Et pour eux, chaque seconde compte. « Nous devons maintenir un équilibre entre les gains de productivité et la qualité du travail », résume Bernard Arru, avant d’ajouter : « Pour l’instant, les opérateurs ont décidé de soutenir l’emploi en France. » Mais jusqu’à quand ? A l’Est de l’Europe, en Roumanie ou en République Tchèque, des entreprises assurent les mêmes services que les Ateliers du Bocage... pour 1,50 euro l’heure ! Difficile de rivaliser.

Tests, désimlockage et effacement des données

Retour à l’atelier. Après avoir passé la première étape sans encombre, le vieux téléphone récolté par Emmaüs subit une nouvelle série de tests. Les touches ? Le haut-parleur ? Le micro ? Un téléphone ne s’allume pas alors que la batterie est rechargée ? Déclaré hors-service. Son parcours s’arrête ici. 50% seulement passent le test. Les smartphones défectueux mais considérés comme réparables rejoignent l’atelier de réparation. « Puisqu’ils seront vendus 200-250 euros, cela vaut le coup de passer du temps pour les remettre en état de marche », ajoute Laurent Blandin.

Notre vieux téléphone est en parfait état de marche. Fabriqué au début des années 2000, il est considéré comme fiable. « Ces téléphones bas de gamme sont très prisés aujourd’hui, indique Laurent Blandin. Les gens reviennent à sa fonction essentielle : appeler. » Étape suivante : le désimlockage, qui peut prendre quelques secondes… ou plusieurs minutes. A chaque marque, sa procédure, avec son degré de complexité. Puis c’est au tour de l’effacement des données. Une obligation pour que les téléphones puissent être revendus.

Interdiction de revente en France

Au final, seuls 12% des téléphones qui entrent dans cet atelier seront réutilisés. Notre vieux téléphone, qui a passé l’essentiel de sa vie en France, ira certainement faire un tour du côté de Hong Kong. « L’entreprise de téléphonie avec qui nous travaillons ne souhaite pas que ces modèles arrivent sur le marché français », note le chef d’atelier. Il ne faudrait pas financer sa propre concurrence ! Une grande partie des téléphones qui sortent de cet atelier sont rachetés par des « brokers ». Ces intermédiaires revendent ensuite les téléphones, en gros, du côté de la Chine !

Dans d’autres ateliers, les modèles réparés se retrouveront sur le marché français. Les Ateliers du Bocage vendent une partie de leur matériel recyclé dans leur boutique. Chaque entreprise de téléphonie a sa propre politique sur le sujet, parfois fluctuante. « Il est important pour un opérateur de proposer des produits de consommation haut de gamme, à plus petit prix, parce que recyclé », analyse Bernard Arru. C’est le cas par exemple d’une marque de téléphone qui rachète ses modèles remis à neuf pour les revendre dans ses boutiques. Avec, bien sûr, un forfait téléphonique !

Le cercle ne finit jamais : de nouveaux modèles arriveront dans quelques mois aux Ateliers du Bocage. Pour y être recyclés avant de repartir sur le marché. « Aujourd’hui, l’utilisation des produits d’occasion tend à se généraliser », estime Bernard Arru. Autant de téléphones ou d’ordinateurs qui ne rejoindront pas une décharge du Ghana (lire notre enquête sur le sujet). Des déchets font même le parcours inverse : depuis 2010, les Ateliers du Bocage ont recyclé 40 tonnes de déchets électroniques venus d’Afrique grâce à un partenariat avec Orange [1]. Les Ateliers du Bocage ont également développé un programme (ADB Solidatech) qui a permis de distribuer des logiciels à moindre coût pour 4000 associations. De petites gouttes d’eau, comme autant d’alternatives au modèle de consommation dominant. Pour poursuivre une idée défendue par l’association Emmaüs depuis 60 ans : donner une deuxième vie à l’objet.

Notes
[1] Le programme Clic Vert.


Voir en ligne : basta !


Crédit photo : CC Bernhard Benke