Journal des Alternatives Alternatives - Alternatives est une organisation de solidarité qui œuvre pour la justice et l’équité au Québec, au Canada et ailleurs dans le monde Page d'accueil du Journal des Alternatives

Partenaires

À Buenos Aires, la lutte pour les droits des personnes trans s’est armée d’éducation

Alexis Poirier-Saumure, 13 février 2014

En mars 2012, à Buenos Aires en Argentine, un établissement unique au monde ouvrait ses portes : le Bachillerato Popular Mocha Celis, ou Bachillerato Popular Trans, un projet de formation publique pour jeunes et adultes n’ayant pas pu terminer leurs études dans le système d’éducation régulier. Cet établissement singulier est le premier à offrir une formation alternative qui reconnaît et soutient les droits et besoins des personnes trans.

Résurrection civile

Le printemps 2012 fût un moment important pour les luttes trans en Argentine. Le 9 mai 2012, le congrès argentin approuvait un projet de loi sans précédent : La Ley de identidad de genero (Loi sur l’identité de genre), qui permet à tous et toutes d’obtenir une modification de leurs documents officiels afin qu’ils reflètent un sexe et un nom différents de ceux attribués à la naissance, et ce sans approbation médicale. La loi garantit aussi l’accès à tous les traitements médicaux en lien avec cette reconnaissance identitaire, tant dans le secteur public, où ils sont gratuits, que privé.

Il s’agit de mesures révolutionnaires touchant une population historiquement délaissée par l’État. « Comme disent quantité d’activistes trans, les personnes trans auparavant étaient des personnes civilement mortes parce qu’écartées de la démocratie, sans accès à aucun droit », rapporte Francisco Quiñones, l’un des fondateurs et coordonnateurs de l’école. Dans La gesta del nombre propio (Le développement du nom propre), ouvrage paru en 2005, on apprenait que 80% des personnes trans étaient en situation de prostitution et que de ce nombre, 90% affirmaient qu’ils quitteraient la prostitution s’ils en avaient la possibilité. Plus de 70% des répondant-e-s n’avaient pas terminé leur secondaire. Pour répondre à ces problématiques, l’école offre la possibilité de compléter une formation qui permet d’accéder à davantage d’emplois ou aux études supérieures.

Un projet collectif et global

On a nommé le projet à la mémoire de Mocha Celis, une activiste trans décédée il y a quelques années sans avoir pu apprendre à lire parce que rejettée du système d’éducation traditionnel. L’école préconise une approche horizontale où il n’y a pas de structure autoritaire traditionnelle ni de directeurs, mais plutôt plusieurs coordonnateurs. Le projet pédagogique tente de construire le savoir en collectivité plutôt que de l’imposer. Le débat et le dialogue sont toujours favorisés et il n’y a pas de hiérarchie entre les étudiant-es et les professeur-e-s.

Au fil du temps, Franciso Quiñones constate que l’école doit aller au-delà de la simple réorganisation et tenir compte « d’un ensemble de facteurs dépassant largement le contexte pédagogique » afin d’offrir un projet véritablement adapté et global, ce que seuls le temps et l’expérience permettent de réaliser. « Il faut tenir compte des modalités de la vie extérieure à l’école, comme les problématiques relatives au travail, au logement ou à la santé. Se contenter d’enseigner sans considérer la réalité de vie des étudiant-es serait un gaspillage des ressources qui nous sont imparties », explique-t-il. Ainsi, l’établissement pratique une politique de la porte ouverte qui ne discrimine pas ceux qui doivent, pour des raisons souvent économiques, interrompre momentanément leurs études.

Un succès qui dépasse la salle de classe

Deux ans après son ouverture, l’école présente un bilan positif et « est un franc succès », juge Francisco Quiñones. Ce succès se mesure en observant les changements tangibles et les manifestations concrètes de support dans la communauté, notamment dans les relations entre le voisinage et les étudiant-es : « Il y a eu des incidents avec les employés des transports en commun, qui avaient l’habitude de faire des commentaires violents ou transphobes. La situation a été réglée rapidement par une saine confrontation. C’est d’autant plus significatif parce que les étudiant-es ont enseigné quelque chose à la communauté, qui maintenant les respecte réellement. On observe même aujourd’hui que des gens du quartier les défendent ! », raconte le fondateur.

En constante négociation

La question du logement reste l’une des plus sérieuses problématiques à laquelle les étudiant-e-s sont confrontés de façon régulière : « Devant un locataire potentiel qui est une personne trans, le propriétaire verra l’occasion d’un profit supplémentaire sachant que la discrimination raréfie les lieux où vivre en paix. Il demandera donc plus cher qu’à n’importe quel autre citoyen », déplore Juana Aban Vazquez, étudiante de l’école. Francisco Quiñones affirme que « le problème est qu’il n’existe pas d’espace ou dénoncer ce genre de pratiques ». Sur ce point, la nouvelle législation ne change rien, puisqu’un document officiel reflétant l’identité véritable des personnes trans n’éradique pas la discrimination. Il est possible de dénoncer la violence - verbale, physique – liée à la discrimination, mais dans ce cas-ci, puisqu’il n’y a pas d’agression manifeste, les propriétaires s’en tirent impunément.

Quant à la couverture médiatique de l’école, la situation est ambiguë. « Nous avons une relation amour-haine avec les médias. D’un côté ils nous ont servi, en permettant à plus de gens de connaître l’école, que ce soit pour y étudier ou s’impliquer dans le projet. Mais ils ont toujours eu cette tendance perverse à décrire les corps des étudiant-es et à les juger sans les connaître, sans les interroger. Ils ont brutalement exposé l’intimité des étudiant-e-s, sans pour autant aborder le moindre aspect politique, complètement évacué. À l’école, on a baptisé cette tendance médiatique la zoologisation, pour désigner l’action de ces journalistes qui venaient, ahuris, nous observer derrière une vitre protectrice », explique Francisco Quiñones.

Les obstacles rencontrés depuis ces deux ans d’existence proviennent davantage des discriminations systémiques vécues par les personnes trans à l’extérieur de l’école. Dans leur lutte contre la marginalisation, les embûches relèvent davantage de la nécessité de devoir constamment négocier avec un contexte social résistant au changement. Force est de constater qu’il faut plus que des modifications législatives pour atteindre l’égalité. En dépit des difficultés, le nombre d’élèves a pratiquement triplé, et la première cohorte graduera en décembre prochain.