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Vivre sa transexualité au Québec

Entrevue avec Clark Brodkin

Isabelle L’Héritier, 13 février 2014

Dans la foulée de l’adoption de la Loi 35 modifiant les exigences relatives au changement de mention de sexe, le Journal des Alternatives s’est penché sur certains enjeux relatifs aux personnes trans au Québec. Le projet de loi n’est pas encore entré en vigueur, mais une modification législative prévoit que les personnes trans n’auront plus à subir une chirurgie afin d’obtenir un changement de mention de sexe à l’état civil.

Le Journal des Alternatives s’est entretenu à ce sujet avec Clark Brodkin, transgenre ayant entrepris sa transition il y a deux ans, afin de faire connaître sa réalité.

À quel moment avez-vous réalisé que vous étiez trans ?

J’ai entamé mes démarches il y a 2 ans environ, à l’âge de 23 ans. J’avais trouvé une vidéo sur youtube de Chase Ross, célèbre dans la communauté trans. Ça m’a tellement intéressé que j’ai commencé à regarder absolument tous les vidéos que je pouvais trouver faits par des trans sur les trans. J’ai commencé à me questionner à savoir si j’étais seulement fasciné par eux ou si j’appartenais à ce groupe. Avant ça, je ne savais même pas ce que ça voulait dire d’être une personne trans, c’était nouveau pour moi. Après réflexion, j’ai réalisé que je m’y identifiais.

Quelles ont été les étapes de votre transformation ?

La première chose que je voulais faire c’était d’avertir les gens autour de moi. C’est important de s’assumer et de s’affirmer avant de débuter le changement hormonal parce que c’est plus facile pour l’entourage de l’accepter. Par la suite, ça m’a pris 8 mois avant d’avoir un rendez-vous avec un endocrinologue et d’obtenir des prescriptions.

Quelle a été la réaction de votre entourage face à cette décision ?

Je crois que je suis un cas assez inhabituel, car je n’ai pas eu une seule mauvaise réaction au cours des 2 dernières années. Ma famille et tous mes amis m’ont beaucoup supporté. En fait mon père m’a aidé à payer pour la chirurgie. Ça leur a pris un moment avant de s’habituer à m’appeler par mon nouveau nom et à changer de pronom, mais il n’y a plus de problème maintenant.

Quelle a été la réaction de votre employeur ?

Je travaille comme entraineur personnel dans un gym. Je devais avertir non seulement mes patrons, mais aussi mes collègues de travail et mes clients. Je devais aussi leur dire que j’allais me changer dans le vestiaire des hommes dorénavant. Mes employeurs ont été très ouverts. Ils m’ont donné des congés pour que je puisse suivre les traitements hormonaux.

Comment se passe votre changement hormonal ?

Ça fait seulement six mois que je prends des hormones. Jusqu’au jour où j’ai eu ma première injection hormonale, je n’étais pas 100% certain que je voulais faire le changement. Mais depuis que je l’ai fait, je ne le regrette pas du tout.

Est-ce que vous avez eu recours à la chirurgie ?

Il y a un mois et demi, j’ai eu une chirurgie à la poitrine. Je ne voulais pas passer par le système québécois parce que c’était trop compliqué et non éthique. Pour que la chirurgie soit remboursée par le gouvernement, il faut se faire opérer par Dr. Maud Bélanger. Pourtant, sur son site Internet, il y a très peu d’informations ou de photos sur les résultats des chirurgies. Au Québec, il faut aussi avoir pris des hormones pendant un an avant d’appliquer pour la chirurgie. Après ça j’aurais du attendre encore un an pour avoir un rendez-vous. Je suis donc allé à la clinique de Dr. Hugh McLean à Toronto pour obtenir la chirurgie, car il n’y est pas requis d’avoir suivi un traitement hormonal ou d’avoir une lettre d’un médecin justifiant notre demande.

Je crois que pour le moment c’est tout ce que j’ai envie de faire, car la chirurgie des parties génitales n’est pas aussi avancée que j’aimerais qu’elle soit. Les personnes trans se font souvent questionner à ce sujet et c’est très difficile d’y répondre parce que c’est une décision intime.

Quelles frustrations et difficultés avez-vous vécues tout au long de votre changement de genre ?

J’ai envoyé mes papiers de changement de nom il y a quelques semaines seulement alors je n’ai pas eu le temps de vraiment expérimenter les lourdeurs du système institutionnel. Je dirais que la chose la plus difficile, ce sont les premières semaines où l’on commence à prendre des hormones. Lorsque je me présentais en tant qu’homme, mais que je n’avais pas l’air d’en être un. Les gens étaient confus et ç’a été difficile pour moi à gérer.

Croyez-vous que la société québécoise est ouverte aux personnes trans ?

Il y a définitivement de l’éducation qui doit être faite. Je crois que les sentiments négatifs sont liés au manque général de connaissance du sujet. Il y a beaucoup de gens qui n’ont jamais entendu le terme transgenre et qui ne savent pas ce que ça veut dire. Ils assument que les personnes trans sont des dragqueens.

En général, les jeunes sont assez ouverts. C’est la génération plus âgée qui a de la difficulté à comprendre cette réalité. Dans l’attitude quotidienne des gens, le Québec et le Canada sont probablement plus ouverts que les États-Unis. Mais en terme de lois, nous ne sommes même pas encore « sur la map ». Certains autres pays ont légalement un troisième genre qui peut être inscrit sur le certificat de naissance. En ce sens, le Québec a du chemin à rattraper.

En même temps, Montréal a une grande communauté LGBT et il y a de l’ouverture en ce sens. Par contre je ne crois pas que les personnes trans entrent dans la catégorie LGBT, parce que ce n’est pas une question de sexualité, mais de genre. Je crois que nous faisons plus partie du groupe queer et je me sens plus à l’aise à m’identifier à eux.

Au Canada, l’Ontario est reconnu pour avoir mis en place des mesures améliorant la condition des personnes trans. Croyez-vous que les lois relatives aux enjeux trans sont plus adéquates en Ontario qu’au Québec ?

Il y a du bon et du mauvais. À Toronto il est plus simple de changer son nom et son marqueur de genre, mais au Québec, si tu es prêt à passer à travers tout le processus, l’État couvre les coûts reliés à la chirurgie. Je crois que la nouvelle loi 35 va beaucoup améliorer la situation des personnes trans.

Les mentalités n’ont pas évolué ici comme ailleurs au Canada et dans d’autres pays. Il y a beaucoup de méconnaissance et d’incompréhension en ce qui a trait aux personnes trans. Le problème est que ce sont des hétéros qui votent des lois sur les personnes trans, ce qui a peu de sens. C’est comme aux É-U où il y a tout un débat entourant l’avortement, mais que ce sont des hommes blancs riches qui décident des lois qui régissent le corps des femmes.

Si vous aviez un idéal pour le Québec en matière de droit des personnes trans, quel serait-il ?

Je crois qu’on fait du progrès. Je crois que c’est très bien que l’assurance maladie couvre les chirurgies. Pour le moment, les médecins ne sont pas encore très expérimentés en ce qui a trait au changement de genre. Ils doivent permettre aux jeunes de moins de 18 ans de pouvoir appliquer pour les démarches de changement de genre sans avoir à passer par les traitements hormonaux ou la chirurgie. De manière générale, il doit y avoir moins de préjugés de la part de l’ensemble de la société et cela passera par l’éducation et la sensibilisation, car les préjugés sont souvent liés au manque de connaissance et à la peur de « l’inconnu ».


Transgenre : Désigne une personne qui ne s’identifie qu’en partie ou pas du tout à l’identité de genre qui lui a été imposée dès la naissance et qui entreprend une démarche visant principalement l’acquisition d’une reconnaissance sociale de son identité de genre. Cette démarche peut également être accompagnée de changements physiques.
LGBT : Lesbiennes, gais, bisexuelles & transexuel(le)s
Queer : Le queer est un mouvement social, politique et théorique. Il cherche à faire exploser les catégories binaires de genre (homme/femme), en ligne droite avec les positions voulant que le genre soit un construit social fluide et non déterminé.