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Enfance et transidentité : Entre marginalisation et discrimination

Emilie Gosselin Cormier, Isabelle L’Héritier, 13 février 2014

Dans la foulée de l’adoption de la Loi 35 modifiant les exigences relatives au changement de mention de sexe, le Journal des Alternatives s’est penché sur certains enjeux relatifs aux personnes trans au Québec. Le projet de loi n’est pas encore entré en vigueur, mais une modification législative prévoit que les personnes trans n’auront plus à subir une chirurgie afin d’obtenir un changement de mention de sexe à l’état civil.

La transidentité chez les mineur-e-s

Dans le cadre des discussions de la commission parlementaire ayant mené à l’adoption du projet de loi, un plan de revendication trans a été présenté au ministre de la Justice par le Conseil québécois LGBT et ses organisations membres. Le plan contenait 3 revendications principales, dont celle de permettre aux mineur-e-s de modifier leur mention de genre et d’effectuer les changements légaux à l’état civil avant l’âge de 18 ans. Au Québec, la loi exige en effet qu’une personne soit majeure afin de procéder à un changement de la mention de sexe.

Selon Marie-France Bureau, professeure en droit de la famille et des personnes à l’Université de Sherbrooke qui a été appelée à témoigner en commission parlementaire, le changement de la mention du sexe à l’état civil ne devrait pas être une question d’âge. « Ce n’est pas comme le consentement, on ne parle pas de choses qui sont subversives, qui sont problématiques et pour lesquelles il faudrait être adulte », avance-t-elle. Les jeunes trans devraient pouvoir modifier la mention de sexe sur leurs papiers d’identité, surtout lorsqu’ils ont entamé le protocole d’hormones au début de l’adolescence. « Officialiser le changement permettrait d’empêcher les discriminations et les problèmes dans certains cas », explique Marie-France Bureau. Elle suggère que le parent ou le tuteur légal pourrait agir pour l’enfant afin d’accélérer les procédures de changement d’identité de genre.

La professeure cite en exemple l’Argentine, grande championne des droits des personnes trans, où il n’est pas nécessaire d’être majeur pour modifier la mention de sexe sans avoir à subir une opération physique. Depuis mai 2012, l’État argentin permet aux individus de modifier leur sexe et leur nom selon un régime d’auto-identification, et ce sans devoir remplir de conditions additionnelles. En septembre 2013, Luana, six ans, a été la première enfant au monde à obtenir de nouveaux documents officiels sans avoir recours aux tribunaux. Née de sexe masculin, ses parents affirment que l’enfant s’est identifiée comme une fille dès le moment où elle a commencé à parler.

Enfants trans et milieu médical

Le Dr Shuvo Ghosh, pédiatre du développement et du comportement à l’Hôpital de Montréal pour enfants, travaille avec les enfants trans depuis 10 ans. Il est régulièrement confronté aux discriminations vécues par ses jeunes patients. « Contrairement à certains préjugés, le choix de changer de genre n’est pas un geste impulsif, affirme-t-il. C’est quelque chose de très important pour le reste de la vie ».

Selon lui, si l’enfant ou l’adolescent est déjà dans un processus de transition, il est important de lui donner la chance d’éviter les problèmes éventuels, notamment lorsqu’il est question de révéler son identité. « Les jeunes sont toujours inquiets et angoissés lorsqu’il est temps d’expliquer que leur genre ne concorde pas à celui qui est écrit sur leurs cartes d’identité, explique-t-il. Même sans la chirurgie, il est important de donner la chance au jeune d’être un étudiant qui n’a pas à se justifier chaque jour à chaque personne qu’il côtoie ». « Lorsque des populations vulnérables comme les personnes trans sont la cible de discriminations, le gouvernement a la responsabilité de faire tout ce qui est en son pouvoir pour améliorer leur situation », croit le Dr Ghosh.

Tant dans le milieu scolaire que médical et social, les enfants qui se questionnent sur leur identité de genre ou qui ne s’associent pas au genre qui leur a été assigné à la naissance sont souvent marginalisés. Un rapport effectué par le projet de recherche communautaire Trans PULSE, qui étudie l’impact de l’exclusion sociale et la discrimination sur la santé des personnes trans en Ontario, dénote une importante détresse psychologique chez les jeunes trans. Leurs résultats démontrent que 47% des participant-es âgés entre 16 et 24 ans ont déjà songé au suicide et que 19% ont déjà fait une tentative.

Même en 2014, la population demeure peu conscientisée aux enjeux trans et continue à reproduire des schèmes de discrimination envers ce qu’ils perçoivent comme anormal. « Je connais un enfant qui a changé d’école plusieurs fois parce que l’anonymat n’était pas respecté, explique Danielle Chénier, présidente de l’Aide aux trans du Québec (ATQ). Des parents portaient plainte parce qu’ils ne voulaient pas que leur enfant côtoie un enfant “fucké de même” ».

De l’importance des intervenants

Au Québec, le Dr Ghosh est l’un des seuls pédiatres à traiter des jeunes qui ont des variances du genre. Depuis qu’il a commencé à rencontrer des jeunes qui s’interrogent sur leur identité de genre, le nombre de patients qui le consultent à ce sujet n’a cessé de croitre. Selon lui, il est important d’éduquer et de sensibiliser les professionnels de la santé aux réalités des personnes trans. « Je suis content d’être là pour aider à la formation de résidents au collège des médecins du Québec pour améliorer les soins de santé qui sont offerts à ce groupe », affirme le médecin. Danielle Chénier croit quant à elle que le milieu médical est beaucoup plus respectueux qu’avant, notamment grâce à la démystification faite par les organismes au sein du milieu médical et dans les universités.

Cependant, beaucoup de médecins et d’infirmières perçoivent encore la transsexualité comme une maladie mentale, se désole le Dr Ghosh. Militante reconnue dans le milieu trans, Gabrielle Bouchard, coordonnatrice du soutien entre pairs et défenses des droits trans au Centre de lutte contre l’oppression des genres, est du même avis : « la première ressource pour les personnes trans, le Centre sur l’identité sexuelle du Centre universitaire de santé McGill, perçoit toujours la transsexualité comme une déviance ». Au lieu d’aider les patients à cheminer dans leur transformation, celle-ci inquiète que les thérapies offertes tendent davantage vers la conversion plutôt que vers l’accompagnement.

La formation d’infirmières, d’orthophonistes et de travailleurs sociaux n’est pas non plus adaptée aux réalités trans, croit le Dr Ghosh. « C’est un gros problème dans notre système d’éducation de la santé, affirme-t-il. Beaucoup de professionnels ont une pratique qui demeure assez conservatrice et sont mal à l’aise avec le sujet ».

Même si le projet de loi 35 ne représente pas la totalité des revendications présentées par les comités oeuvrant auprès des personnes trans, Steve Foster, directeur général du Conseil québécois LGBT, croit que c’est déjà un pas dans la bonne direction. « Le projet de loi est intéressant, mais tout va dépendre de son application », explique-t-il. Les règlements encadrant le projet de loi devraient sortir au cours des prochaines semaines et selon lui, le dossier devrait être réglé d’ici le printemps prochain.


L’emploi de personnes trans dans le texte vise à inclure les personnes transgenres, transsexuelles, et transidentitaires, queers, ou toute personne s’identifiant comme trans.