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Le Québec et l’Afrique, un partenariat naturel ?

Geneviève Tremblay-Plourde, Saïd Kajji, 1er février 2014

« Nous voulons accompagner le décollage économique africain, pour notre plus grand bien, et pour le leur », a déclaré Jean-François Lisée, ministre des Relations internationales, de la Francophonie et du Commerce extérieur, faisant allusion aux 44 ententes commerciales et à l’ouverture d’un bureau d’Expansion Québec à Dakar, officialisées en septembre lors d’une mission québécoise en Afrique de l’Ouest. Selon le Parti québecois (PQ), cette mission est la plus « importante à ce jour ». Elle s’est rendue au Sénégal, au Burkina Faso et en Côte d’Ivoire avec une délégation composée de gens issus du milieu des affaires, de milieux institutionnels, de la société civile et de la solidarité internationale.

« Le Québec est un partenaire naturel de l’Afrique francophone », affirme Samy Mesli, chargé de cours au département d’histoire et de politique à l’Université du Québec à Montréal, spécialiste de la politique extérieure du Canada et du Québec. « La proximité culturelle entre les Africain-es francophones et les Québécois-es ouvre la porte à la signature d’accords commerciaux, mais aussi à une coopération dans des secteurs comme l’éducation et l’immigration », avance-t-il.

Pour le spécialiste, ce « partenariat naturel » s’est consolidé en 1968 au moment de l’intégration du Québec aux institutions de la Francophonie, notamment lors de la Conférence des ministres francophones de l’Éducation (CONFEMEN). Aujourd’hui, le Québec et 31 États africains sont membres de l’Organisation internationale de la Francophonie, ce qui facilite la création d’alliances politiques. En outre, Samy Mesli insiste sur les partenariats éducatifs collégiaux et universitaires qui lient la province au continent depuis les années 1960 et qui témoignent selon lui de la diversité des échanges Québec-Afrique.

Cependant, « il était facile pour le Québec de tenir de beaux discours lorsqu’il n’y avait pas d’intérêts privés en jeu. La multiplication des accords commerciaux risque de changer la donne », nuance Stéphane Roussel, directeur du Centre interuniversitaire de recherche sur les relations internationales du Canada et du Québec (CIRRICQ). Certains sont donc susceptibles de s’inquiéter aujourd’hui que le Québec favorise le commerce au détriment de l’aide au développement.

Vers un changement de l’aide au développement ?

Les accords signés par le gouvernement québécois sont de nature de plus en plus commerciale. En 2012, Marjolaine Ricard, du ministère des relations internationales du Québec, déclarait que si « les relations du Québec avec l’Afrique prennent aussi la forme de la solidarité internationale [...] la réalisation de grands projets est une autre dimension de nos rapports. » En effet, plusieurs compagnies québécoises « réalisent des projets d’envergure en éducation et formation, en génie-conseil, sur le plan des infrastructures et de la santé », poursuivait-elle. Toutefois, encore faut-il que ces projets profitent davantage aux Africains qu’aux Québécois.

Le rapport du Comité sénatorial permanent des affaires étrangères et du commerce international du Canada stipulait en 2007 que « l’aide au développement international n’est pas la solution à long terme pour l’Afrique. Ce qu’il faut, ce sont des économies dynamiques et une saine gouvernance ». L’accent mis sur la saine gouvernance des régimes africains est toutefois remis en questions. Alain Deneault, chargé de cours à l’Université de Montréal et auteur du livre Noir Canada qui dévoile les agissements des compagnies privées canadiennes en Afrique, assimile cette notion à un « management totalitaire » ou encore à une forme d’impérialisme culturel visant à former les élites africaines selon des standards occidentaux.

« On est en train de créer une Afrique sans Africains », résume Alain Denault. Pour lui, le concept d’aide au développement doit être remis en question considérant que les gouvernements canadien et québécois instrumentalisent les populations locales sans chercher à adapter l’aide à leurs besoins. Le scandale des barrages Manantali, financés par l’Agence canadienne de développement international (ACDI) à hauteur de près de 70 millions de dollars et « dont auront essentiellement profité Dessau, Hydro-Québec International, Roche International, SNC-Shawinigan, Sulzer Canada et Tecsult », est selon lui un exemple de cette instrumentalisation des populations locales.

L’inauguration des barrages de Manantali en 1986 et de Diama en 1988, le long du fleuve Sénégal, devait permettre aux populations du Mali, du Sénégal et de la Mauritanie d’avoir accès à un réseau d’irrigation, de produire de l’hydroélectricité et de faciliter la navigation sur les eaux du fleuve à la suite des sècheresses survenues entre 1960 et 1970. Hélas, comme mentionné dans Noir Canada, la construction de ces barrages par les compagnies canadiennes a eu des conséquences désastreuses : « maladies, inondation de terres arables, interruption de la pêche, perturbation de l’élevage, génération de va-nu-pieds, guerre civile... ». Daouda Dembele, de l’Institut d’Économie rurale du Mali, déclarait à ce sujet : « Nous avons payé le prix socialement et écologiquement, et en plus, nous avons la dette [...]. Les tout premiers bénéficiaires du barrage auraient dû être les personnes sur place, qui ont sacrifié leur terre fertile, leur maison, les sites funéraires sacrés de leurs ancêtres. À la place, nous passons en dernier. »

Vers des solutions durables ?

« Le Québec et l’Afrique ont tout à gagner à établir un partenariat durable, à condition qu’il ne soit pas uniquement commercial. Si le gouvernement québécois fait preuve de volontarisme politique et qu’il s’en donne les moyens financiers, il a le potentiel de développer un partenariat politique, économique et culturel exceptionnel avec l’Afrique », croit Samy Mesli. Cependant, pour Alain Deneault, l’équilibre entre commerce et développement ne sera jamais possible ; les dégâts sociaux et environnementaux causés par le Québec et les autres puissances étrangères en Afrique ferment la porte à une collaboration viable. La supposée proximité culturelle entre les Québécois et les Africains ne concerne et ne favorise que les élites, alors que l’épargne des ménages canadiens sert à financer des projets néfastes pour les populations africaines. « Les Occidentaux doivent partir d’Afrique », tranche-t-il.


Samy Mesli est l’auteur de « Le développement de la "diplomatie éducative" du Québec » et Alain Deneault est l’auteur de « Noir Canada ».

Crédit photo : CC, carte de la Francophonie