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Plein gaz vers une marée noire

Rémi Léonard, 1er février 2014

Même si le gouvernement de Pauline Marois a déjà exprimé un « préjugé favorable » à l’exploitation de pétrole dans le golfe du Saint-Laurent, certaines personnalités québécoises issues du milieu des affaires, de la politique et du patronat jugent que les choses n’avancent pas assez rapidement. Le 8 janvier dernier, onze d’entre eux ont donc publié le Manifeste pour tirer profit collectivement de notre pétrole, exhortant le gouvernement du Québec à donner « rapidement » le feu vert à l’extraction d’or noir dans la province.

Bernard Landry, Monique Jérôme-Forget, Joseph Facal et les autres signataires se basent d’abord sur l’affirmation selon laquelle « le Québec disposerait d’importantes réserves de pétrole sur son territoire », ciblant précisément l’île d’Anticosti, la Gaspésie et le gisement d’Old Harry dans le golfe du Saint-Laurent. Or, nuance le géologue Stéphane Brousseau, il n’y a pas de pétrole au Québec mais des hydrocarbures, soit « du pétrole potentiel en formation ». Ces hydrocarbures ne se trouvent donc pas dans des réservoirs souterrains qu’il suffit de forer pour faire jaillir la ressource ; ils seraient plutôt éparpillés dans des « roches poreuses : les shales, ou schistes », ajoute Stéphane Brousseau. Le pétrole qu’on nous fait miroiter est donc du pétrole de schiste, mais cette terminologie a probablement été laissée de côté compte tenu de la charge associée à ce mot depuis les succès du mouvement populaire contre les gaz de schiste.

Du pétrole, mais à quel prix ?

Les signataires du manifeste précisent que l’exploitation devra se faire selon « de hauts standards de protection de l’environnement ». Or, nulle part ils n’évoquent le fait que la ressource dont ils prônent l’exploitation est en fait du pétrole non-conventionnel, qui doit être extrait par fracturation hydraulique, reconnue comme étant très dommageable pour l’environnement. Comme l’explique l’ingénieur en géologie et professeur retraité de l’UQÀM Marc Durand dans sa réponse au manifeste, à Anticosti, il serait impossible de respecter « les standards les plus ordinaires, notamment la limite de 1000 mètres entre le bas des nappes et le haut de l’extension de la fracturation hydraulique ». En réponse à ce problème, le gouvernement songe à « abaisser cette obligation à moins de 400 mètres », déplore l’ingénieur.

Autre bémol ignoré par les signataires du texte : parce que la technique de fracturation est encore peu efficace, seul 1 à 2 % du pétrole pourrait réalistement être extrait de l’île d’Anticosti, comme l’explique Marc Durand dans une conférence disponible en ligne. Ainsi, les propos mirobolants du manifeste voulant que « des milliards de barils de pétrole seraient disponibles » au Québec apparaissent nettement exagérés.

De plus, compte tenu du nombre important de puits qu’il serait nécessaire de construire, l’exploitation pétrolière ne serait tout simplement pas rentable. Marc Durand calcule moins de 50 milliards en revenus à l’île d’Anticosti, contre des investissements de 120 milliards pour construire les puits, loin de la mine d’or promise. « On nous parle de revenus, mais jamais de coûts », s’indigne quant à lui le militant contre les gaz de schiste Jacques Tétrault.

Les risques de l’offshore

Dans le cas des gisements qui ne sont pas sur la terre ferme, comme celui d’Old Harry, l’exploitation est encore plus risquée car les forages doivent être faits en pleine mer. Affirmant qu’« aucun puits n’est étanche », Jacques Tétrault s’inquiète des fuites pouvant survenir dans le golfe du Saint-Laurent, évoquant l’exemple d’un déversement de mazout qui s’est produit cet automne à Sept-Îles et qui a selon lui été mal contrôlé. D’après André Bélisle, président de l’Association québécoise de lutte contre la pollution atmosphérique, le golfe du Saint-Laurent est une « mer intérieure », un milieu extrêmement fragile où « l’hiver compliquerait la situation s’il y avait un accident », note-t-il.

Il faut aussi souligner que contrairement au cas de la Norvège, duquel les signataires du manifeste disent s’inspirer, l’exploitation pétrolière incomberait ici à l’entreprise privée. La filière Hydro-Québec Pétrole et Gaz a en effet été démantelée sous le gouvernement de Jean Charest au profit des pétrolières comme Junex et Pétrolia, rappelle Marie-Ève Mathieu, présidente du comité de gaz de schiste de la Vallée des Patriotes. Jacques Tétrault croit aussi que les graves lacunes du système québécois de redevances sur les ressources naturelles empêcheraient les Québécois de vraiment profiter du pétrole.

Les auteurs du manifeste accusent par ailleurs de désinformation « certains groupes […] omniprésents dans le débat public pour signifier leur opposition à toute forme de développement économique associée au pétrole », allusion à peine voilée aux groupes écologistes. « Si les questions environnementales sont omniprésentes, c’est parce que les problèmes sont omniprésents », riposte André Bélisle. « Informer, c’est contribuer avec une information valable et scientifiquement prouvée au débat », justifie pour sa part Diego Creimer, responsable des communications pour Greenpeace, soulignant que les publications de son organisme comprennent non seulement des rapports produits à l’internes, mais aussi réalisés par des experts universitaires. « On pourrait retourner les mêmes accusations contre eux, mais ce ne serait pas très constructif », lance-t-il.

La réplique

Bien que le gouvernement semble quand même motivé par l’expérience pétrolière dans le golfe du Saint-Laurent, le milieu environnemental s’entend à dire que la seule décision responsable à prendre est de laisser les hydrocarbures dans le sol. Pour contrer l’augmentation de la consommation d’énergies fossiles, tous s’entendent sur des mesures comme l’électrification des transports et le développement de nouvelles énergies renouvelables. C’est encore plus vrai compte tenu des surplus d’électricité qu’engendre Hydro-Québec, ajoute Marie-Ève Mathieu, qui souhaite aussi que la société d’État « prenne de l’avance dans les secteurs éolien et solaire », comme elle l’a fait jadis avec l’hydroélectricité.

C’est aussi le discours tenu dans le Manifeste pour sortir de la dépendance au pétrole, publié le 20 janvier dernier en réponse au premier manifeste. Signé par 28 autres personnalités québécoises, le texte réclame en outre une étude environnementale sur l’exploitation des hydrocarbures ainsi qu’un moratoire sur la fracturation hydraulique. Le débat entre partisans et opposants au pétrole est donc bien amorcé dans la société civile québécoise, mais il reste encore bien discret dans l’arène politique, faute de véritable opposition autre que celle de Québec solidaire.