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Villages verts pour blancs « pure souche » : quand l’extrême droite se la joue retour à la terre

Toufik de Planoise, 23 janvier 2014

Cultiver son « âme celte », se « ré-enraciner » dans les terroirs de « la France éternelle », respirer « l’essence authentique du peuple de France »... L’extrême droite s’empare à sa manière de la transition écologique et d’expériences de relocalisation et de décroissance. En tentant d’implanter dans plusieurs régions des villages prétendument écolos et conviviaux. Ces projets, en apparence sympathiques pour les non avertis, masquent une vision communautariste, voire raciste, de l’écologie.

L’une des premières alertes est donnée début 2010 dans un petit village du Morvan, Mouron-sur-Yonne, 99 habitants. C’est un coin tranquille perdu entre Auxerre, Dijon et Nevers, juché en lisière d’un parc naturel remarquable. Mais comme dans nombre de petites communes, les riverains, notamment les plus anciens, subissent la désertification rurale. L’espoir renaît lorsque des jeunes décident en 2009 de reprendre l’ancienne tuilerie, un bloc de bâtiments délabrés abandonnés depuis des décennies. Leur objectif : animer un lieu mettant l’accent sur la convivialité et le grand air. La vie s’y installe de nouveau. Les bruits de marteau résonnent, les passages dans les rues autrefois désertes s’intensifient. On espère peut-être voir des familles s’installer un jour. Bref, cette activité fait plaisir et certains villageois la considèrent même comme salutaire.

Jusqu’au jour où un internaute tombe sur des discussions en ligne décrivant le projet dans ses moindres détails : localité, bâtiments, dates… Et là, surprise : il constate que les débats et le cadre s’orientent ostensiblement vers l’extrême droite, avec son lot de quolibets racistes et d’odes à la mère patrie. L’endroit est nommé « La Desouchière » (sic) par ses partisans, ce qui sous-entend que ce lieu est réservé à ceux qui sont de « pure souche ».

Rapidement, plusieurs personnes, dont des antifascistes, créent un blog pour dénoncer ce qui sera la première tentative avérée de village identitaire. Mois après mois, les auteurs du blog « Desouchière dégage ! » apportent des éléments sur les véritables intentions des nouveaux arrivants, derrière la bonhomie affichée d’un retour à la terre écolo. Plusieurs piliers de la Desouchière sont issus du Bloc identitaire, l’une des composantes de la nébuleuse de l’extrême droite radicale qui s’étend des royalistes aux néo-nazis, et de ses ramifications. Ils concrétisent ici la volonté fantasmée de recréer le bourg gaulois d’Astérix et Obélix, celui d’une vie en communauté, loin du matérialisme, de l’individualisme et du « mondialisme » d’une France jugée « déliquescente ». Une vie en communauté seulement entre « blancs », « au cœur du Morvan, en vieux pays celtique, là où de tout temps une rude race a vécu avec ténacité et indépendance »...

« France éternelle » et « âme celte » version bio

En continuant les recherches, une nouvelle structure est dévoilée début 2011. Il s’agit d’une Amap (association pour le maintien d’une agriculture paysanne) de l’agglomération dijonnaise, ciblée pour les liens étroits qu’elle entretient avec la Desouchière. Elle s’illustre par la promotion du terroir d’antan et propose les « paniers grevelons », un assortiment de produits locaux estampillé du blason de la Bourgogne. Là aussi, le vernis ne tiendra pas bien longtemps. Après vérification, cette association du nom de « Cercle Vincenot » (en hommage à l’écrivain régionaliste Bourguignon) s’avère issue de la mouvance identitaire et directement de la Desouchière, avec des membres formés au sein de cette dernière et poursuivant les mêmes desseins. Même le boulanger qui venait de s’installer était arrivé par ce biais [1].

L’histoire se répète près de Besançon, où trois membres de la Desouchière puis de l’Amap de Dijon s’installent à la Caborne, du nom d’un habitat typique de la Franche-Comté. La boulangerie et des locaux annexes servent de point de ralliement. Personne dans le village n’est au courant, seuls les initiés sont dans la confidence le temps de développer le projet et de prendre racine. Des activités sportives et culturelles commencent à attirer la population. Un potager et des vignes sont en projet. Un petit blog au nom de l’association valorise le terroir, l’éthique alimentaire, l’amitié autour d’une bonne table. Qui ne pourrait pas avoir de l’empathie devant ces valeurs franches et fraternelles ? En parallèle, des actions du Bloc identitaire se réalisent comme par hasard à proximité. Il faudra mener un gros travail de recherche pour éclaircir la situation. Après divulgation d‘une enquête minutieuse, c’est le choc dans le village. Depuis, la Caborne semble s’être définitivement arrêtée.

Le vert comme cache-sexe de la haine

Le point commun entre la Desouchière – rebaptisée plus discrètement « La maison des elfes » – ou la Caborne ? Une association nommée Des racines et des Elfes, qui recueille les dons et organise des actions de soutien. A première vue, son objet semble (presque) des plus banals : l’association « met en place des solutions alternatives positives, constructives et fortement enracinées dans les domaines qui touchent de près ou de loin à la sauvegarde et à la transmission du patrimoine des peuples d’Europe. » S’impliquer dans des Amap ou un terroir pourrait sembler inoffensif. Mais une idéologie bien plus inquiétante se profile.

Le discours est d’abord implicite. On se revendique « Européens, libres, fiers, enracinés et solidaires », on évoque « l’essence authentique et historique du peuple de France », on vante la « restauration de l’âme véritable de ce sol (âme celte, franque, gréco-latine, et slave) », on vend un calendrier pour voyager « au cœur de la France éternelle »... Comprenez : tout ce qui n’en fait pas partie – immigrés, juifs, homos... – est prié de passer son chemin. La convivialité affichée, teintée de bio et de simplicité volontaire, se révèle des plus discriminatoire, voire raciste. Une idéologie que l’on l’applique d’abord au lieu communautaire tout en prévoyant de l’étendre à l’ensemble de la commune. À « la Desouchière », le plan final allait jusqu’à préparer la prise de la Mairie en calculant le poids démographique de leur communauté sur le reste du village ! Le blog « Desouchière dégage ! » a révélé des documents démontrant le montage immobilier et financier de ses occupants. Ils prévoyaient à terme le rachat d’une partie significative des habitations du village, en jouant sur la spéculation et le vieillissement de la population, l’objectif était d’instituer une véritable confrérie idéologique et raciale. Depuis, la Desouchière s’est métamorphosée en « maison des elfes » [2].

Paganisme blanc ou catho terroir

Actuellement, le nombre de structures similaires à l’ex Desouchière est difficile à évaluer. Ce qui est certain, c’est que la mouvance d’extrême droite cherche à les multiplier. On peut par exemple citer le « Réveil de la Vivre », structure située en Bourgogne. Selon ses promoteurs, V.I.V.R.E. est l’acronyme de « valeur, identité, vérité, résistance et espoir ». Ils devaient trouver un local et tenter une expérience de culture biologique en autonomie, c’était du moins la volonté initiale. Le site Internet du projet relaie de nombreuses publications d’extrême droite, des vidéos du Renouveau français (contre le mariage pour tous) ou des articles issus de la revue Eléments, issue de la nouvelle droite. Le projet ne semble pas avoir bouger depuis fin 2011 [3].

Encore bien active, l’association Racines charnelles, située en Rhône-Alpes, tente exactement le même parcours. Un blog du même nom relaie les appels à soutenir la « maison des elfes » de Mouron-sur-Yonne, entre des autocollants prônant la légitime défense, assorti du slogan « national, social et radical », ou des extraits de texte de Pierre Vial, ancien membre du FN (proche de Bruno Mégret), défenseur de « la race blanche », et bien davantage païen que catho.

Un « ré-enracinement » qui s’étend des Flandres à la Bretagne

Parmi les quelques autres lieux signalés sur le site de l’association Des racines et des elfes, outre l’ex-Desouchière et la Caborne, figurent aussi Retour à la Terre dans l’Allier, qui prône un « ré-enracinement », et la Ferme du Bout du Monde, un gîte situé en Haute-Loire. Ces deux derniers lieux adhèrent-ils à cette vision très nationaliste de l’écologie ? La question ne se pose pas pour d’autres espaces « relocalisés » à la « convivialité » très particulière : une antenne des « Vlaams Huis » (maison flamande) à Lambersart dans le Nord, est animée par d’anciens membres du FN (lire ici). Plus récemment Jeune Bretagne (issu du Bloc identitaire) a acheté pour 330 000 € une bâtisse pour en faire un « centre des identités » nommé « Ti Breizh ». Ce projet semble cependant avoir du plomb dans l’aile puisque Jeune Bretagne cherche à revendre la maison pour financer la création d’une web-TV nationaliste, selon Le Télégramme. Cette liste n’est pas exhaustive. Et montre que la vigilance et la vérification sont de mises pour entraver puis stopper ces entreprises aussi insidieuses que dangereuses. Car les militants d’extrême-droite que drainent ces lieux prétendument « anti-système » expriment régulièrement leur violence. Attention à ce qu’elle ne s’enracine pas.

Enquête réalisée par Toufik de Planoise, publiée par la revue Lutopik et adaptée et complétée par Basta !

Photo : CC David