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Aziz Salmone Fall : chercheur et militant

Rémi Léonard, 1er janvier 2014

Si les réactions officielles à la mort de Nelson Mandela ont fusé de toute part le 5 décembre dernier, chacune rivalisant d’inspiration et de solennité, les plus sincères sont assurément venues de ceux ayant menés le combat contre l’apartheid à ses côtés. Au Québec, Aziz Salmone Fall, membre fondateur du Groupe de recherche et d’initiative pour la libération de l’Afrique (GRILA) et ex-coordonateur du Réseau québécois contre l’apartheid, est l’un d’eux.

Même s’il n’a jamais eu l’honneur de rencontrer Madiba en personne, comme il le rappelle dans une lettre à son hommage, publiée le 7 décembre dans Le Devoir, le militant d’origine sénégalaise reconnaît que la lutte contre l’apartheid a occupé une grande partie de sa vie. « Aujourd’hui nous enterrons Mandela, c’est un peu aussi une partie de nous-mêmes que nous enterrons », ajoute Aziz Fall.

Une implication diversifiée

Politologue, chercheur panafricaniste et internationaliste, enseignant universitaire et toujours militant progressiste, Aziz Fall fait le pari « d’allier objectivité scientifique et engagement politique », tout en reconnaissant la réticence des milieux académiques à une telle ouverture. C’est d’ailleurs pourquoi il préside le Centre de recherche Stanley Bréhaut Ryerson, qui valorise la recherche engagée en sciences humaines et sociales.

Se présentant comme un « intellectuel organique », c’est-à-dire qui « est enraciné dans la condition des masses laborieuses, des peuples qui sont exploités et brimés par un ordre impérialiste », il croit que son rôle est d’utiliser le savoir pour changer les conditions matérielles. « Le savoir est un privilège lorsqu’il est utilisé dans une différente acception du pouvoir et dans une nouvelle forme de défense des opprimés, lorsqu’il contribue à une désaliénation et lorsqu’il contribue à libérer. Le savoir peut contribuer à construire un autre monde », soutient le chercheur militant.

Son engagement remonte d’ailleurs à loin. Dès son adolescence au Sénégal, il milite dans des organisations de gauche clandestines qui contestent le régime en place et le néocolonialisme. Même s’il dit être « dans le sillage de ses parents, qui ont participé à la lutte de décolonisation et d’indépendance », ceux-ci ont préféré qu’il étudie à l’étranger, jugeant l’Université de Dakar « dangereuse » compte tenu du degré de politisation du jeune homme qu’était Aziz Fall.

De Dakar à Moncton

C’est ce qui l’amène en 1982 au Canada, à l’Université de Moncton plus précisément, où il poursuit ses études parallèlement avec son militantisme. « Il était formellement interdit aux étudiants étrangers de participer aux organisations radicales de type communiste. C’est pourquoi nous avons formé le Groupe de recherche et d’initiative pour la libération de l’Afrique (GRILA), qui à l’origine luttait contre l’apartheid. » Formée avec un groupe d’amis en 1984, l’organisation a rapidement pris de l’importance, soutenue par l’ANC d’Afrique du Sud (le Congrès national africain de Mandela) et alliée à des organismes locaux.

Pour forcer une prise de position politique contre l’apartheid, Aziz Fall crée le Réseau québécois contre l’apartheid. Malgré des prises de positions anti-apartheid par certains politiciens canadiens, Aziz Fall ne peut que déplorer les politiques canadiennes contemporaines en Afrique, entre autres à cause de « l’opposition du régime actuel à accepter des projets de loi sur la responsabilité sociale et environnementale des entreprises », principalement dans le secteur minier.

Une fois l’apartheid tombé, Aziz Fall prend part à des initiatives politiques au Sénégal, comme le Front pour l’Alternance, « qui a contribué à la chute du régime Diouf », mentionne-t-il. Il cofonde également le Mouvement pour les assises de la gauche afin de rassembler toutes les forces progressistes du Sénégal. De plus, à travers ses années au sein du GRILA, le militant poursuit sa lutte en menant plusieurs actions, allant de « la libération de prisonniers politiques à la dénonciation de l’apartheid de Shell au Nigeria ou du pillage au Congo en passant par la promotion de l’émancipation des femmes ».

L’affaire Sankara et l’AFRICOM

Toujours avec le GRILA, Aziz Fall s’engage ensuite dans la lutte contre l’impunité, soutenant que plusieurs leaders africains de la trempe de Mandela, qui ne bénéficiaient toutefois pas d’une organisation politique aussi solide que lui, ont été assassinés en toute impunité pour leurs idéaux. Avec une vingtaine d’avocats, il tente de faire la lumière sur l’assassinat du président du Burkina Faso en 1987, Thomas Sankara, un révolutionnaire anticolonialiste défendant un développement autocentré.

L’affaire étant toujours pendante, il milite également contre le déploiement de l’AFRICOM, un commandement de l’armée américaine pour l’Afrique qui cherche à « inféoder les armées nationales africaines à l’ordre mondial », explique-t-il. Jusqu’à maintenant, Aziz Fall et le GRILA ont réussi à sensibiliser les députés allemands à cette question, « qui ignoraient même pour la plupart l’existence de la base de l’AFRICOM », bien qu’elle soit située à Stuttgart, en Allemagne. Le militant vient aussi tout juste de terminer un film sur le sujet.

Panafricanisme et internationalisme

Les luttes actuellement menées par Aziz Fall illustrent les deux idées qui ont toujours guidées son parcours intellectuel : le panafricanisme et l’internationalisme. La première vision veut que l’unification de tous les Africains soit essentielle à leur émancipation, et ce à travers une solidarité partagée sur l’ensemble du continent. L’expression la plus tangible, bien qu’imparfaite, de cette vision est l’Union africaine. Le militant adopte aussi une position internationaliste en affirmant « que son rôle planétaire, en tant que citoyen du monde et qu’Africain, est de participer à des enjeux qui dépassent sa simple zone nationale géographique », et de façon progressiste précise-t-il.

Dans la bibliothèque Stanley Bréhaut Ryerson, dissimulée dans un vétuste immeuble commercial du Mile End à Montréal, entouré de ce qu’il qualifie être « probablement la collection la plus importante de livres sur la gauche », Aziz Fall se dit être une personne du XXe siècle. « Je suis environné de milliers de livres à propos de gens qui ont pris parti pour des causes la plupart du temps nobles. Bien modestement, j’apprends et je reste dans ce sillage, et j’espère que les jeunes à qui nous empruntons cet avenir vont voir ce sillage. »


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Crédit photo : Aziz Salmone Fall