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Analyse : Le Honduras au lendemain des élections

Frente o partido ?

Est-ce que la gauche hondurienne a choisi la bonne stratégie ?

Guillaume Hébert, 2 janvier 2014

Le 24 novembre 2013 se tenaient au Honduras des élections présidentielles, législatives et municipales. La dernière élection présidentielle au Honduras a eu lieu en 2009, soit quelques mois après le renversement du gouvernement de Manuel Zelaya. Elle était le fruit d’une négociation de sortie de crise entre les auteurs du putsch et la résistance à celui-ci. En vertu de cette entente, l’establishment comptait faire cautionner par les urnes la rupture de l’ordre constitutionnel qu’elle avait opéré. Du côté de la résistance, il permettait le retour du président déchu et sa participation à l’opposition démocratique. C’est ainsi que, issu du front de résistance, le nouveau parti LIBRE, a présenté la candidature de Xiomara Castro, l’épouse de Manuel Zelaya, à la présidence du pays. Quelques mois après l’élection remportée officiellement par la droite mais toujours contestée par la gauche, quel bilan faut-il faire de cette stratégie ?

Deux jours après la tenue du scrutin du 24 novembre dernier, le Tribunal Supremo Electoral (TSE) du Honduras qualifiait « d’irréversible » l’avance du candidat du Parti nacional (PN), Juan Orlando Hernández. Les résultats divulgués plus tard par le TSE auront finalement crédité le PN (droite) de 37 % des voix, 29% à Xiomara Castro du Parti LIBRE (gauche), 20% au Parti libéral (PL, droite) et 13% à Salvador Nasralla (PAC, centre).

Des résultats contestés

Le Parti LIBRE a vigoureusement dénoncé la fraude électorale, dont la disparition de votes au moment de la transmission des résultats au TSE ainsi que l’achat généralisé de votes à travers le pays. Après avoir déclaré vouloir « défendre dans les rues le triomphe de LIBRE », la bataille s’annonce désormais plus juridique. Manuel Zelaya, figure centrale du parti, entend présenter aux tribunaux du pays les preuves qui n’ont pas convaincu le TSE.

Les évaluations réalisées par les observateurs internationaux ne sont pas uniformes. Les déclarations officielles des institutions internationales (UE, OEA) ont évoqué des irrégularités mineures, mais ont reconnu la victoire du Partido nacional. D’autres délégations internationales (une délégation canadienne coordonnée par Common Frontiers et à laquelle prenait part Alternatives) et des membres de délégations officielles (dont l’autrichien Leo Gabriel de l’UE ou encore l’ex-juge espagnol Baltasar Garzón) ont remis en question la légitimité des résultats annoncés par le TSE.

À moins d’un revirement, la gauche hondurienne aura encaissé un revers aux élections de novembre 2013.

Le désir d’une réforme progressiste

Manuel Zelaya, président peu orthodoxe, issu de la bourgeoisie hondurienne et élu en 2005 sous la bannière du Parti libéral, a entrepris un étonnant virage progressiste peu de temps après son élection. Le gouvernement Zelaya a d’ailleurs adhéré à l’Alternative bolivarienne pour les Amériques (ALBA), une organisation d’intégration socio-économique latino-américaine. Aux yeux de Washington et des classes dirigeantes de la région, c’est comme si le Honduras joignait un « axe du mal » latino-américain.

Au-delà de ses nouvelles politiques et alliances, Zelaya avait entrepris d’organiser l’élection d’une Assemblée constituante pour réécrire la loi fondamentale du pays, ce que les mouvements sociaux honduriens réclamaient comme un premier pas vers une société plus juste.

Et c’est manifestement pour tuer dans l’œuf ce processus populaire de prise en charge démocratique que l’establishment a demandé à l’armée de renverser le gouvernement Zelaya. Après avoir tiré le président du litet l’avoir mis dans un avion à destination du Costa Rica, les putschistes ont remplacé Zelaya par un de ses ex-collègues du PL, Roberto Micheletti.

Les conséquences du coup d’État

Selon le Comité des familles de prisonniers disparus au Honduras (COFADEH), on peut identifier quatre conséquences directes du coup d’État sur la société hondurienne :

• L’impunité. Les institutions de défense des droits humains étaient l’un des rares héritages de la période de répression des années 80. Depuis le coup d’État, le gouvernement a soulagé l’armée en démantèlement petit à petit ces garde-fous institutionnels.
• La (re-)militarisation. Les militaires ont pris le pays d’assaut en 2009 pour neutraliser le processus politique présidé par Manuel Zelaya. Depuis, ils n’ont pas regagné leur caserne et comme le Parti national a fait campagne sur le thème de l’insécurité, il est peu probable qu’ils disparaissent de sitôt. D’ailleurs, peu avant l’élection, une nouvelle « police militaire », une escouade d’élite, a été créée (d’ailleurs, fait surprenant, le gouvernement a trouvé le moyens d’envoyer 150 soldats honduriens participer à l’occupation internationale d’Haïti en 2014 au sein du contingent chilien de la MINUSTAH).
• La polarisation. Une société polarisée est plus prompte à générer des affrontements violents. Les camps apparaissent sur des positions irréconciliables, les terrains de négociations difficiles et les rapports de forces tendent alors à se déployer à l’état brut.
• Recul de la laïcité. L’Église demeure un acteur important en Amérique latine. Cette institution avait offert son support aux dictatures des années 80 et elle a soutenu le coup d’État au Honduras en 2009. En retour, elle acquiert une influence importante dans les affaires de l’État. Par conséquent, contrairement à l’Europe (et maintenant au Québec), où le thème de la laïcité s’est vu récupéré par les conservateurs et même l’extrême-droite, ce thème demeure une revendication centrale des organisations progressistes, en particulier en ce qui a trait aux droits des femmes.

L’ouverture accrue au « capital transnational » qui s’arrache des bouts généralement rentables du pays est un des effets du coup d’État de 2009. Alliées avec la bonne vieille « bourgeoisie comprador » - le Honduras compte quatre familles milliardaires –, les entreprises étrangères proviennent aujourd’hui de plus en plus de la Chine.

On ne pourrait passer non plus sous silence l’implication canadienne au Honduras, dont l’approche s’apparente à une « politique de charognard ». Les entreprises minières, de tourisme et de fabrication de textile (maquiladoras) canadiennes sont bien présentes dans ce pays, et elles sont aussi bien présentes dans les conflits sociaux qui découlent de ces activités économiques. Stephen Harper a d’ailleurs été le premier chef d’État à visiter le Honduras après le coup d’État de 2009. Peu avant les élections de novembre, il a même signé un accord de libre-échange avec le gouvernement hondurien issu du putsch.

Enfin, l’affaiblissement continuel de l’État sous l’effet des politiques néolibérales et son infiltration par le crime organisé dans un contexte de montée en puissance du narcotrafic en Amérique centrale ont rendu le pays fertile aux groupes criminels extrêmement violents (maras). Ces groupes règnent sur des secteurs entiers de la population.

Avec un taux de 87 homicides pour 100 000 habitants, le Honduras est désormais la capitale mondiale de l’homicide.

Le Front de résistance

Le coup d’État a été également catastrophique pour les militant-e-s engagé-e-s dans diverses luttes sociales. Ils et elles subissent désormais une répression implacable qui va de la criminalisation à l’assassinat. De mai 2012 à octobre 2013, pas moins de 18 militant-e-s du Parti LIBRE ont été assassiné-e-s. L’un de ces assassinats largement médiatisé a été celui d’Erick Martinez, un journaliste et militant LGBT très actif.

Suite au reversement du gouvernement élu de Zelaya, la gauche hondurienne avait fait preuve d’une unité inédite en plus de compter sur la présence de nouveaux mouvements tels que des groupes LGBT, pourtant très marginalisés en Amérique latine. Le Front de résistance s’est montré puissant en dépit de la répression. Il serait parvenu, par exemple, à réunir jusqu’à 500 000 personnes à l’aéroport de Tegucigalpa lors d’une tentative de retour au pays de Manuel Zelaya en juillet 2009.

Mais la formation d’un parti politique afin de participer aux élections n’a pas fait l’unanimité au sein du Front de résistance. La majorité s’est montrée favorable à cette avenue, en diluant les forces du mouvement et en affaiblissant parfois les mouvements sociaux. Le résultat électoral obtenu par LIBRE aux élections - près de 30% - est réellement phénoménal pour une nouvelle formation politique. Toutefois, ce succès relatif n’a pas été suffisant pour remporter la présidence malgré le sacrifice de l’unité qu’avait acquis le Front de résistance.

Est-ce que la gauche hondurienne a choisi la bonne stratégie ? Seuls les Honduriennes et les Honduriens peuvent répondre à cette question. À l’étranger, les mouvements et organisations qui œuvrent pour la justice sociale devraient se solidariser aujourd’hui plus que jamais avec les militant-e-s qui se battent sur ce terrain miné d’une violence inouïe. Par où commencer ? Selon Betty Matamoros, militante hondurienne de longue date, deux choses pourrait permettre de freiner l’hémorragie. D’abord, défendre le peuple hondurien contre la dilapidation et la dépossession du pays et en premier lieu de la terre. Ensuite, garantir à nouveau la défense des droits humains fondamentaux.


Guilaume Hébert est membre du Conseil d’Administration d’Alternatives
Crédit photo : Monica Gutierrez