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Prix du livre : Les véritables maîtres

Claude Vaillancourt, 8 décembre 2013

La bataille qui se joue en ce moment pour imposer une réglementation dans le domaine du livre est particulièrement significative.

Nous avons d’une part le milieu du livre tout entier, les libraires, les auteurs et les éditeurs, qui réclame à grands cris, et avec une rare unanimité, cette réglementation.

Nous avons des preuves que cette réglementation fonctionne et qu’elle protège à la fois la diversité des publications et l’accessibilité aux livres. Des chiffres éloquents circulent : une comparaison entre la France et la Grande-Bretagne montre que de 1996 à 2007, l’inflation a été de 11,9% pour les livres en France, où l’on applique la politique du prix unique, contre 30,3% en Grande-Bretagne, où l’on a tout déréglementé. Il y a une librairie pour 22 000 habitants en France, contre une pour 61 000 habitants en Grande-Bretagne1.

Nous avons vu à plusieurs reprises des grandes multinationales casser les prix pour éliminer la concurrence, puis les rehausser quand elles contrôlent le marché. En s’attaquant à la concurrence, elles s’en prennent aussi à la diversité : elles vendent les mêmes produits standardisés et rentables, sans s’occuper des produits « de niche » coûteux à gérer.

Tout cela nous montre à quel point la décision de nos élus serait facile à prendre : réglementer le livre n’a que des avantages et répond parfaitement à son devoir, qui est avant tout de protéger la culture.

On voit que tout cela a peu de poids devant le lobbying des grandes entreprises étrangères, comme Costco, Walmart et Amazone. Celles-ci sont soutenues par l’armada de la droite, Institut économique de Montréal, éditorialistes et chroniqueurs de La Presse, etc., qui se sont lancés dans ce combat avec une énergie surprenante. Ce club de riches s’émeut, semble-t-il, devant une triste réalité qui affecterait les pauvres : les best-sellers leur seraient moins accessibles sans les super rabais offerts dans les grandes surfaces. Quelle empathie soudaine ! Nous avons pourtant vu à quel point ce raisonnement est fallacieux…

La conséquence de tout ceci : un projet de loi assez faible, mais convenable, qui a pris des semaines à aboutir : les réductions pour les livres ne pourront pas être de plus de 10% dans une période de neuf mois, et tout sera remis en question dans trois ans. On aurait pu croire que le débat serait enfin clos. Mais tant le Parti libéral que la CAQ ont affirmé, avec une rigidité qui nous est désormais familière, qu’ils n’appuieraient pas le projet de loi. Et pour assurer leurs arrières, ils se sont assurés du soutien d’idéologues de services, Mario Roy et Lysianne Gagnon…

En fait, c’est à la réglementation, tout simplement, à laquelle on s’en prend. À la capacité de l’État d’intervenir dans un secteur du commerce. Or le livre, c’est en vérité bien plus qu’un secteur du commerce, quoi qu’on en dise. Et la déréglementation a causé sa part de catastrophes, peu importe où on l’a appliquée. On l’a constaté, entre autres, avec les banques et la finance…

La question de la réglementation du livre aurait dû être réglée depuis longtemps. La très grande difficulté de nos élus de protéger nos libraires — et la diversité de la culture en général — a tout pour nous inquiéter. Mais surtout, elles nous montrent une fois de plus, comme si c’était nécessaire, qui sont les véritables maîtres.

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