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Ukrainienne, je veux vous expliquer pourquoi nous défilons jour et nuit

Aleksandra Kovaleva, 1er décembre 2013

Chers citoyens de l’Union européenne,

Aujourd’hui, notre président Viktor Ianoukovitch s’est transformé en un nouveau Ceausescu.

Plus de 100 000 manifestants se sont réunis place de l’Indépendance dimanche pour demandé la démission du président Viktor Ianoukovitch, des élections anticipées et la reprise du rapprochement avec l’Union européenne.
Des manifestants ont investi les locaux de la mairie de Kiev lors de la manifestation dimanche. La police négocie avec les occupants leur évacuation. D’autres s’en sont pris à une statue de Lénine.
« A partir d’aujourd’hui commence la grève générale », a déclaré le leader de l’opposition Oleg Tiagnibok devant la foule.
Les affrontements avec les forces de la police auraient fait une centaine de blessés à la tombée de la nuit.
Selon le New York Times, il existe des « signes » montrant que certains oligarques se préparent pour un changement de régime.

Il a dispersé par la force un rassemblement pacifique, des étudiants de 19 ans se sont retrouvés avec le crâne ensanglanté. Ces étudiants s’étaient levés pour soutenir l’accord de collaboration prévu entre l’Ukraine et l’UE.

En lisant la presse et après en avoir discuté autour de moi, je suis arrivée à la conclusion que je dois donner plus d’explications.

En fait, il ne s’agit pas seulement de l’Union européenne, de la zone Schengen ou des valeurs européennes… Il s’agit de notre liberté face à la mafia ukrainienne, nos dirigeants, qui en quatre ans, ont réussi à voler la patrie de 45 millions de personnes.

Notre soi-disant « président » a été emprisonné à deux reprises pour vol quand il était jeune. Notre Premier ministre ne parle pas la langue nationale. Nos tribunaux sont corrompus. Notre police viole des femmes, tue des gens et ne va jamais en prison.

Des députés conduisent ivres, tuent des gens sur les routes, et ne finissent jamais en prison. Sur les routes, les policiers exigent des pots de vin. Voilà ce qu’a fait cette bande d’oligarques avec mon pays.

Manif et affrontements dans les rues de Kiev dimanche

En Scandinavie, les rois prennent parfois le bus ou le métro. Vos ministres font parfois du vélo. Voici comment notre président et notre Premier ministre vont au travail : toutes les routes sur leur chemin sont fermées pendant vingt à quarante minutes. Les autres voitures doivent attendre en bord de route. Cela se produit plusieurs fois par jour.

Quand ils ne n’arrivent pas à bloquer le trafic, les gardes du corps de notre Premier ministre crient sur les conducteurs et tapent leurs voitures. Qu’est-ce que les Ukrainiens font ? Ils klaxonnent pour protester. Est-ce que ça aide ? Bien sûr que non.

On me dit que l’Ukraine est fortement dépendante de la Russie et de son gaz. Comptons ensemble. L’Ukraine produit environ 21 milliards de mètres cubes de gaz par an. A titre de comparaison, la Pologne utilise moins de 15 milliards de mètres cubes par an. Le gaz ukrainien devrait donc être suffisant pour l’Ukraine. Pourquoi achetons-nous plus de trente milliards de mètres carrés de gaz russe ?

On me dit que l’Ukraine est profondément dépendante des exportations vers la Russie. C’est vrai, un quart des exportations ukrainiennes va vers la Russie. Savez-vous où un autre quart des exportations ukrainiennes va ? Vers les pays de l’Union européenne. C’est pourquoi je suis assez certaine que nous pouvons faire face à la perte des relations commerciales avec la Russie.

D’autant plus que l’accord commercial avec l’Union européenne (que Ianoukovitch a refusé de signer) implique un développement du commerce avec l’Europe.

Où va donc tout l’argent du pays ?

Il faut à présent que je vous parle un peu d’argent. Un mot d’abord sur les prix en vigueur Ukraine, en comparaison avec ceux pratiqués en Europe :

Une même robe Zara est vendue 50 euros à Berlin et 65 euros à Kiev.
Le Brie Président vendu 2 euros en France coûte 7 euros en Ukraine.
Et pour le lait : 70 centimes en Pologne et 1 euro en Ukraine.

Parlons maintenant des salaires : le salaire moyen d’un chirurgien en Ukraine est inférieur à 300 euros par mois. Le salaire moyen en Ukraine est de 320 euros. Et vous qui me lisez, combien gagnez-vous ?

Où va donc tout l’argent du pays ? Voici un début de réponse. Notre président vient de se faire construire une nouvelle maison, non loin de la capitale. Plusieurs piscines, un lac, un parcours de golf pour une superficie de 1,8 hectare (plus 30 hectares de forêt). Pour aller de sa maison jusqu’à Kiev, notre président dispose d’un couloir séparé sur la route.

Monsieur Ianoukovitch dispose aussi d’une « maison forestière » en Crimée. Il a acheté plus de trois hectares au parc national « Cap Aya » pour seulement 800 000 dollars. En comparaison, un appartement de 100 mètres carrés dans la ville voisine de Sébastopol coûte en moyenne 51 000 euros. Vous vous demandez comment il a obtenu un tel prix (sans parler du fait que les réserves naturelles, normalement, ne sont pas à vendre) ? Eh bien, je pense que c’est parce qu’il est président.

Je ne vais pas parler de la façon dont le clan Ianoukovitch élimine ses rivaux et anciens amis. Recherchez sur Google : Yevgeny Cherban, Yevgeny Kushnarev, Georgy Kirpa, Zinoviy Kulik, et regardez comment ils sont morts.

Ianoukovytch est un bandit. Lui et sa « famille » – Ianoukovytch Jr., Rinat Akhmetov, Valery Khoroshkovsky, Sergei Lyovochkin, Firtash... – volent des milliards au budget ukrainien chaque année.

Tout ce qu’ils font, c’est du business en Ukraine, changeant les lois dans leur intérêt tous les six mois. Ils n’ont pas besoin de se développer sur le marché européen. Par conséquent, ils ne se soucient pas de la géopolitique, ils ne font pas un choix entre la Russie ou l’Union européenne. Leur but est l’isolement de l’Ukraine. Parce que dans un pays isolé, ils peuvent faire ce qu’ils veulent.
Pour son président, l’Ukraine n’est pas un pays, mais un projet d’entreprise

En proposant d’inviter la Russie à la table des négociations de l’accord d’association commercial UE-Ukraine, Ianoukovytch a admis que l’Ukraine n’est pas un Etat souverain, qu’il appartient à la Russie.

Pour Ianoukovytch et sa bande, l’Ukraine n’est pas un pays, c’est un projet d’entreprise, c’’est une pompe qui leur permet d’aspirer de l’argent dans leurs poches.

Maintenant, vous vous demandez sans doute comment nous survivons. Nous nous battons. Je me bats. J’ai reçu une éducation européenne en travaillant en France, j’ai décidé de retourner en Ukraine, parce que j’aime mon pays. Avec un poste de direction dans le domaine culturel, j’ai un bon revenu (selon les normes ukrainiennes) et je vis très bien.

Je vais en Europe plusieurs fois par an, mais je reviens toujours, en essayant d’aider mon pays comme beaucoup de gens. Nous sommes éduqués, nous sommes de bons travailleurs, accueillants et intelligents. Et, le plus important, nous n’allons pas abandonner notre pays. Parce que pour nous, l’Ukraine n’est pas un projet d’entreprise. Il ne s’agit pas d’une pompe. C’est notre patrie.

Si nous passons nos jours et nos nuits à manifester, c’est aussi pour attirer votre attention. [...] Dimanche, nous étions plus de 100 000 personnes. Face à nous, des policiers venus de tous les coins du pays – et des milliers de marginaux payés par le gouvernement pour provoquer des affrontements. [...]
Nous ne sommes pas russes ni biélorusses

C’est le pays où je vis. C’est ma patrie. Le pays où 45 millions de personnes ne peuvent pas se débarrasser d’une poignée de voyous qui ont pris le pouvoir. [...]

Mais ni Ianoukovytch ni Poutine ne peuvent comprendre une chose simple : les Ukrainiens ne sont pas les Russes ou les Biélorusses. Nous n’avons pas de fatalisme antiutopique comme les Russes. Nous n’avons pas d’attente excessive comme les Biélorusses.

Contrairement à ces nations, après l’effondrement soviétique, nous avons eu la chance de découvrir un avant-goût de la vraie liberté. Nous n’y renonceront pas si facilement.

Et l’Union européenne dans tous ça ? Nous sommes bien conscients de toutes les difficultés dans vos pays. [...]

Mais pour nous, l’accord commercial avec l’UE représenterait d’abord le début d’une prise de contrôle de l’Union sur le pouvoir criminel ukrainien. C’est ce qui fait si peur à notre « président ». Et c’est exactement ce que nous voulons.


Voir en ligne : Publié sur Rue 89


Aleksandra Kovaleva est ukrainienne. Elle s’est engagée aux côtés des manifestants qui depuis plusieurs jours dénoncent le refus du gouvernement ukrainien de signer un accord d’association avec l’UE et réclament le départ du président Viktor Ianoukovitch.

Initialement posté sur son Facebook, son texte est évidemment très militant. Mais il permet de bien comprendre ce qui a nourri le ressentiment populaire et les ressorts de la mobilisation en cours à Kiev. Mathieu Deslandes

(Merci à notre riverain Samuel Terlez pour la traduction.)