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Obsolescence : une histoire de surconsommation

Emilie Gosselin Cormier, 1er décembre 2013

Dans le contexte de surconsommation actuel, où les nouveaux modèles technologiques et les modes se succèdent à grande vitesse, la durée d’utilisation de nos objets décroit. Quiconque s’est déjà retrouvé devant l’option de réparer un objet ou d’en acheter un neuf a constaté qu’il est souvent moins coûteux d’opter pour la nouveauté. Le Journal des Alternatives s’est entretenu avec Fabien Durif, professeur en marketing à l’UQÀM et directeur de l’Observatoire de la consommation responsable, afin d’y voir plus clair quant au phénomène de l’obsolescence des produits et aux solutions alternatives pour la limiter.

L’industrie du prêt-à-jeter

Fabien Durif décrit l’obsolescence comme la perte de la valeur d’un produit lorsqu’un nouveau produit est mis sur le marché. L’obsolescence peut être de plusieurs types : l’obsolescence technique, lorsque le produit ne fonctionne plus et devient inutilisable, et l’obsolescence relative, lorsque le consommateur prend la décision d’écourter la durée de vie de son produit – par exemple parce qu’un nouveau modèle entre sur le marché. Le « vieux » modèle devient obsolète non pas parce qu’il n’est plus fonctionnel, mais parce qu’il perd de l’intérêt, ce qui amène le consommateur à changer de produit. La publicité joue un grand rôle dans ce type d’obsolescence, qui favorise la surconsommation. L’obsolescence programmée, quant à elle, désigne une technique volontaire de raccourcissement de la durée de vie d’un produit.

Plusieurs s’entendent pour dire que des compagnies pratiquent volontairement l’obsolescence. C’est le cas de Serge Latouche, économiste français en faveur de la décroissance, qui dénonce le phénomène dans son livre Bon pour la casse, les déraisons de l’obsolescence programmée, publié en 2012. De même, le documentaire Prêt-à-jeter, diffusé en 2010 sur Arte, donne des exemples de fabricants qui auraient volontairement pratiqué l’obsolescence, dont le cartel de Pheobus. Il s’agirait d’un regroupement des principaux fabricants d’ampoules, dont General electric et Philips, qui se seraient réunis à Genève dans les années 1920 dans le but de conclure une entente visant à réguler la production d’ampoules. L’objectif aurait été de raccourcir volontairement la durée de vie des ampoules à 1000 heures, contrairement à 2500 heures auparavant.

Fabien Durif soutient que l’on peut surtout constater les cas d’obsolescence programmée technologique lorsque les fabricants font en sorte qu’il y ait un rythme accéléré des modifications technologiques d’un produit. Il donne en exemple le cas d’Apple : « Tous les neuf mois, il y a un téléphone qui sort. On se pose la question à savoir si neuf mois avant, ils n’étaient pas déjà capables de sortir l’ancien téléphone avec toutes ses applications » affirme-t-il.

Une autre tactique d’obsolescence pour le fabricant est de produire peu de pièces détachées pour la réparation, ou de tout simplement rendre le produit très difficilement réparable, par exemple en faisant en sorte qu’il soit difficile à ouvrir. Face à ces problématiques, les consommateurs sont parfois plus tentés d’opter pour du neuf, dont le coût est souvent moindre ou presque équivalent à celui de la réparation.

Freiner l’obsolescence

Pour Fabien Durif, un des seuls moyens à la disposition des gouvernements pour freiner l’obsolescence serait l’imposition d’une garantie légale plus longue aux fabricants, celle actuellement en vigueur au Québec ne couvrant qu’un an après l’achat. « Les militants environnementaux prônent l’implantation d’une garantie légale de 3 à 5 ans. Plus on augmente la garantie du produit, plus on est porté à croire que la marque, le fabricant va faire en sorte qu’il y ait le moins de problèmes potentiels dans les premières années », avance le chercheur.

Les entreprises devraient également poser des gestes pour orienter les consommateurs dans leurs choix. Fabien Durif cite en exemple des initiatives comme le label allemand Blue Angel, qui garantit que l’entreprise produira encore les pièces détachées pour la réparation 5 ans après la fin de la fin de la production du produit. Il n’y a malheureusement aucune initiative de ce genre au Québec actuellement.

Le professeur affirme également que la particularité de plusieurs marques allemandes est de ne pas miser sur l’évolution du design de leurs produits, mais de miser d’abord sur la qualité et la longévité du ceux-ci. Ces initiatives concernent toutefois les produits hauts de gamme, ce qui pose problème en termes d’accessibilité pour les consommateurs qui n’ont pas forcément les moyens d’opter pour les marques de qualité, généralement plus dispendieuses.

La consommation collaborative, une réponse à l’obsolescence

En réponse à l’obsolescence, et plus largement en réponse à la surconsommation, Fabien Durif soutient qu’on assiste à l’émergence d’une économie du partage et d’une consommation collaborative, comme en témoigne l’apparition de plateformes web prônant l’usage plutôt que la possession. Par exemple, le chercheur soutient que la personne moyenne utilise une perceuse seulement 12 minutes dans sa vie, généralement lors des déménagements. « De plus en plus, on est en train de se remettre en question et de se demander "J’utilise les objets, mais est-ce que j’ai vraiment besoin de les posséder ?" Est-ce que j’ai vraiment besoin d’acheter une perceuse sachant que je vais l’utiliser 12 minutes dans toute ma vie ? », demande le professeur.

Dans cette optique, une plateforme d’échange de particulier à particulier permettant de louer ou de prêter l’objet dans sa communauté prend tout son sens. Selon Fabien Durif, le phénomène est en pleine expansion depuis la crise économique, surtout en Europe et aux États-Unis, mais il demeure marginal ici. Il existe encore très peu de nouvelles plateformes centrées sur la consommation collaborative au Québec, mais certaines plateformes de petites annonces ont néanmoins des sections communautés où il est possible de faire des échanges et des dons entre particuliers.

Cette forme d’économie du partage favorise la redistribution des biens matériels et immatériels, mais offre également une seconde vie aux produits. Fabien Durif ajoute que les consommateurs aiment de plus en plus l’idée parce qu’on y retrouve un lien social, de la proximité et de l’échange, contrairement à l’achat et à l’utilisation individualisés. « Ça peut être une alternative complète à la possession. Donc, je lutte contre l’obsolescence des produits et la surconsommation » conclut-il.


Crédit image : wikimedia commons / carbonfilament.jpg