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Une planète sans déchets ?

Florence B. Lepage, 1er décembre 2013

On entend souvent les termes "produit intérieur brut", "expansion à l’international" et "profit" lorsqu’on traite de la santé économique des pays, mais on parle peu de leurs effets sur la santé de la planète. Le 13 novembre dernier, Action RE-buts constatait une « mobilisation historique » pour la 13e édition de la Semaine québécoise de réduction des déchets. Toutefois, les montagnes grossissantes de détritus produits par l’être humain témoignent d’un monde toujours malade.

C’est ce que croit le Mouvement pour une décroissance conviviale (MDC). Selon Hervé Philippe, membre du comité de coordination et professeur de biochimie à l’Université de Montréal, la croissance économique est alimentée par les crises de l’humanité. « Par exemple, un accident de voiture contribue à la croissance économique : les services d’urgence et la compagnie d’assurance seront sollicités, une nouvelle auto sera peut-être nécessaire. Les catastrophes sont positives pour l’économie. Comme l’ouragan Sandy aux États-Unis qui a relancé l’activité économique », explique-t-il. Selon le MDC, cette dynamique du capitalisme se répercute malheureusement sur tous les aspects de la société.

La production de déchets est fondamentalement liée au dogme néolibéral de la croissance économique. Pour continuer à fonctionner, la société capitaliste a besoin de produire de plus en plus. « Pour accommoder le système de consommation, la solution rentable est le recyclage et l’enfouissement. Le ramassage et le tri rapportent beaucoup d’argent et de taxes, en plus de créer de l’emploi », critique Hervé Philippe. Il ajoute qu’il faut aussi considérer les dépenses en énergie liées à la gestion des déchets, notamment par le transport et le recyclage des matières.
La solution dans la science ?

L’économie n’est pas le seul aspect remis en question par les objecteurs de croissance : le progrès scientifique l’est également. Alors que plusieurs pensent que les progrès technologiques constituent la solution pour contrer les problèmes environnementaux, Hervé Philippe croit au contraire que l’impact positif des avancées scientifiques n’est pas automatique. « On assiste souvent à une augmentation de la consommation d’énergie. Comme le produit est plus efficace, plus de personnes vont s’en servir. C’est ce qu’on appelle ‘’l’effet rebond’’ », explique-t-il. Il donne en exemple les télévisions à écran plat, légères et peu énergivores, qu’on peut maintenant retrouver un peu partout dans les lieux publics. Leur présence massive entraine toutefois une grande consommation d’énergie, en plus d’envoyer plusieurs télévisions toujours fonctionnelles au dépotoir.

L’effet rebond s’applique aussi aux objets biodégradables. Pour Hervé Philippe, il y a un certain effet pervers à ce type de marketing vert. « Encore une fois, on justifie l’utilisation de produits jetables, parce qu’ils sont biodégradables. Il est beaucoup plus intéressant d’utiliser des choses qu’on ne va pas jeter, ou encore de fabriquer des produits durables mais aussi biodégradables », insiste-t-il.

S’inspirer de la nature

À mi-chemin entre le progrès scientifique et le retour vers la terre, une nouvelle façon de concevoir l’environnement est en vogue depuis 15 ans : le biomimétisme. Il s’agit d’une discipline qui vise à imiter le génie de la nature, dans un but de durabilité. « Le biomimétisme est un retour à des valeurs plus simples d’humanité, de reconnexion avec la nature. Et on utilise la technologie pour ça », explique Moana Lebel, professionnelle-consultante en biomimétisme et fondatrice de l’Institut Biomimétisme Québec. Par exemple, pour fabriquer la colle du contre-plaqué, qui peut être cancérigène, des chercheurs se sont inspirés de la moule, dont l’adhésif pour se coller aux rochers dans l’eau est résistant aux altérations et est biodégradable.

Selon Moana Lebel, la solution à la gestion des déchets pourrait se trouver dans la nature, qui elle, ne produit pas de déchets et où chaque organisme se nourrit de ce que d’autres rejettent. La biologiste souhaiterait appliquer ce modèle à la consommation humaine. « Il faut créer une écologie industrielle, une économie circulaire, ou les entreprises se mettent ensemble pour réutiliser les matières des autres. Faire comme une chaîne d’alimentation », résume-t-elle.

Alors qu’au Canada 66% des déchets destinés à l’élimination sont de source non-résidentielles, le concept de responsabilité élargie est une autre façon de détourner les déchets du site d’enfouissement. Dans cette optique, chaque manufacturier est responsable de son produit jusqu’à sa fin de vie et doit s’assurer que le produit sera récupéré soit par lui-même, soit par un mandataire. Il existe déjà des règlements en ce sens au Québec pour les pneus et le matériel électronique, et les entreprises qui ne s’y conforment pas font l’objet de pénalités.

Revenir à la source

Les objecteurs de croissance croient que la solution se trouve dans la création de produits solides et durables, afin de réduire la quantité de déchets et favoriser la réutilisation. « Mais ça, ça empêche le système de fonctionner avec une croissance. Quand l’objet dure, le taux de renouvellement est faible », soutient Hervé Philippe. Selon lui, s’intéresser à la gestion des déchets sans s’intéresser à la source est voué à l’échec.

Revoir la conception des objets est également à la base de concept de biomimétisme. « Avec des manipulations comme la chaleur ou la pression, on peut faire beaucoup de choses qui sont vraiment durables, et donc qui ne deviennent pas un déchet », croit Moana Lebel.

La mesure du possible

À la question "Est-ce qu’un jour il n’y aura plus de déchets sur terre ?", Moana Lebel répond « oui, c’est faisable ». Mais pour atteindre ce but, une participation à tous les niveaux est nécessaire. « Oui les citoyens doivent faire les actions nécessaires, mais la clé se trouve dans une collaboration des entreprises, des villes, des gouvernements et des organismes » précise la spécialiste du biomimétisme. La solution aux déchets se trouve surtout dans « la conception des produits et services », ajoute Moana Lebel.

Hervé Philippe n’est pas aussi optimiste. « Revoir la conception des produits pour les rendre plus durables, c’est tout à fait possible. Mais tant qu’on est dans un système capitaliste, ça ne se fera pas. » En attendant de changer de régime politique, Hervé Philippe et les objecteurs de croissance tentent de propager l’idée de la décroissance et gardent quand même l’espoir qu’un jour, les déchets disparaissent de la surface de la Terre.


Voir en ligne : 13e édition de la Semaine québécoise de réduction des déchets


Crédit photo : Adama Diop