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Gaspillage alimentaire

Reprendre le pouvoir sur notre alimentation

Isabelle L’Héritier, 1er décembre 2013

Le tiers des denrées alimentaires produites à chaque année dans le monde sont gaspillées, selon les récentes statistiques de l’ONU. C’est là l’équivalent de plus de 1,3 milliard de tonnes de nourriture qui pourraient nourrir près de 870 millions de personnes sous-alimentées. Dans la grande région de Montréal, plus de 140 000 personnes ont recours mensuellement aux banques alimentaires, affirmait Moisson Montréal dans son plus récent rapport annuel. Pourtant, les poubelles des distributeurs et magasins d’alimentation continuent de déborder de produits qui sont loin d’être immangeables. Du producteur au grossiste, en passant par les supermarchés et les plus petits distributeurs alimentaires, des tonnes de nourriture sont quotidiennement jetées dans des bennes à ordure que l’on cadenasse afin de dissimuler cette réalité alarmante.

La clé du changement réside dans l’éducation citoyenne et la compréhension collective de ces enjeux, croit Hugo Martorell, membre du collectif Justice Alimentaire Montréal (JAM). « Il faut reprendre le pouvoir sur notre alimentation, faire des choix de société et créer une synergie sociale pour développer des alternatives à l’intérieur et à l’extérieur du système alimentaire actuel », affirme-t-il. Pour contrer ce gaspillage de masse et afin de travailler collectivement vers une justice alimentaire pour tous, plusieurs alternatives collectives et individuelles se sont développées à Montréal, qu’il s’agisse de cuisines collectives, de dumpster diving ou de banques alimentaires.

S’alimenter à partir des bennes à ordures

Dans une optique de prise de position politique contre le gaspillage, certains individus plus aventureux plongent tête première dans les bennes à ordures des distributeurs alimentaires et récupèrent eux-mêmes les rebus de la surproduction pour s’alimenter : les dumpster divers. « Souvent, les gens pensent qu’on récupère la nourriture des poubelles parce qu’on est pauvre », explique Mathilde, qui pratique régulièrement le dumpster diving depuis deux ans. « C’est vrai que c’est avantageux quand on n’a pas d’argent, mais ça va plus loin que ça. Pour moi, c’est une affirmation idéologique contre le gaspillage et la surproduction », dit-elle.

En conscientisant son entourage, elle observe que plusieurs personnes désamorcent leurs préjugés envers cette pratique lorsqu’ils constatent la qualité des aliments qui sont jetés par les magasins d’alimentation. Légumes, fruits, soupes, jus, pain et pâtisseries y sont aussi frais qu’à l’intérieur de l’épicerie. Selon Mathilde, la majorité des gens ne sont pas conscients des étapes de production de la nourriture. « Si les gens faisaient pousser leurs propres légumes, ils réaliseraient le temps et les soins que ça prend. Ça leur ferait prendre conscience de la valeur des aliments qu’ils mangent et peut-être qu’ils y penseraient à deux fois avant de les jeter », croit-elle.

Contrairement à plusieurs propriétaires, Mario Meloche, propriétaire de la fruiterie Vert Pomme, ne s’oppose pas au dumpster diving et perçoit ce geste comme une alternative au gaspillage. « Ça ne me dérange pas, mais il faut que les gens qui le pratiquent ramassent par la suite », affirme-t-il. Pour contrer la surproduction, il encourage les producteurs locaux et achète des produits en moins grande quantité afin de s’assurer d’avoir un meilleur contrôle sur la qualité de ce qu’il vend. « Pour réduire le gaspillage, je vend des produits à prix réduits lorsqu’ils approchent leur date d’expiration », explique-t-il. Une tendance qui se fait de plus en plus populaire chez les vendeurs d’aliments.

S’unir pour reprendre le contrôle sur notre alimentation

En raison du nombre croissant d’étudiants qui n’ont pas les moyens de se nourrir convenablement à tous les jours, la cuisine collective la Patate du peuple distribue tous les midis des repas gratuits cuisinés avec la nourriture fournie par Moisson Montréal. « L’an passé, nous servions 400 repas par jour, affirme Guillaume, membre du collectif. Cet année, on est rendu à près de 550 repas par midi. »

Située à l’Université Concordia, cette cuisine collective tente de venir en aide non seulement aux étudiant-es de Concordia, mais aussi aux gens dans le besoin. « Par moment, on doit se battre avec les employés de la sécurité parce qu’ils empêchent les itinérants d’entrer dans l’université. C’est offensant parce qu’on est là pour servir tous ceux qui ont besoin d’un repas gratuit », explique Guillaume.

Redistribuer les déchets de la surproduction

Depuis quelques années, les banques alimentaires observent une croissance dans la demande, qui provient de milieux de plus en plus variés. « On fait face à une nouvelle réalité : parmi nos bénéficiaires, 11% sont des gens ont un salaire », affirme Dany Michaud, directeur général de Moisson Montréal.

Il souhaiterait que les banques alimentaires soient une solution temporaire, mais demeure toutefois réaliste : « Malheureusement, en regardant les 30 dernières années, on constate qu’on est parti de 20 organismes bénéficiaires à plus de 200 organismes. Je vous dirais que c’est utopique de penser qu’ils vont disparaître, mais optimiste de penser qu’on pourrait éventuellement réduire leur nombre », conclut-il.

Que les gens qui reçoivent la nourriture recyclée dont les fournisseurs alimentaires se débarrassent soient les pauvres et les marginalisés de nos sociétés représente un problème majeur, croit Aaron Vansintjan, étudiant à la maîtrise en sciences des ressources naturelles à l’Université McGill. Dans un monde idéal, tous, peut importe leu revenu, auraient accès à des aliments sains produits par des agriculteurs locaux.

« Présentement, ce sont les gens plus fortunés et privilégiés qui ont accès à des aliments bio de qualité supérieure, maintient Hugo Martorell de Justice Alimentaire Montréal (JAM). C’est ça qu’on doit changer. » En travaillant avec des coopératives d’agriculteurs et différents collectifs alimentaires, le collectif JAM, qui regroupe les individus et organisations de Montréal qui travaillent pour un système alimentaire plus équitable et résilient, tente de faciliter l’accès à cette nourriture de meilleure qualité.

Au coeur du problème

Pour contrer cette tendance, il faut s’attaquer à la source de la problématique : le système capitaliste actuel, qui encourage surproduction et surconsommation, croit Aaron Vansintjan. « Il y a autant de gaspillage parce que ça coûte moins cher de gaspiller que de sauver les aliments, avance-t-il. On constate que l’État promeut la surproduction alimentaire et c’est la principale raison pour laquelle les banques alimentaires existent. »

S’il est encore possible de produire comme on le fait actuellement, c’est que les ressources en pétrole sont encore disponibles à un coût relativement faible. Selon lui, lorsque ces ressources seront en pénurie, une production et surtout une distribution de masse ne sera plus possible. Au final, ce système ne pourra se maintenir indéfiniment comme il le fait actuellement, conclut le chercheur.

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Photographe : Adrienne Surprenant