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Les Tunisiennes dans le printemps arabe

Lilia Benbelaid, Samantha-Jade Dexter, Sandra Marie Esposito, Soukaïna Boutiyeb, Yasmine Benbelaid , 18 novembre 2013

Le ren­ver­se­ment de la dic­ta­ture en Tu­nisie au début de 2011 a ou­vert la voie à une grande ba­taille pour l’égalité et la jus­tice. Dans cet appel, les Tu­ni­siennes ont joué un grand rôle. Certes, la par­ti­ci­pa­tion et les re­ven­di­ca­tions des femmes étaient di­verses, mais elles rai­son­naient sous un seul thème soit la di­gnité, la li­berté, la dé­mo­cratie et la jus­tice sociale.

La condi­tion de la femme en Tunisie
Au len­de­main de son in­dé­pen­dance, la Tu­nisie a constitué un ter­rain fa­vo­ri­sant l’amélioration de la condi­tion fé­mi­nine. Dé­crété le 13 août 1956, le nou­veau code du statut per­sonnel tu­ni­sien est un texte sou­vent dé­fini comme no­va­teur ayant so­li­difié l’idée d’une nou­velle Tu­nisie plus équi­table et ac­cor­dant plus de droits aux femmes. À l’instar de plu­sieurs pays mu­sul­mans, la Tu­nisie a clai­re­ment in­diqué (Article-18) que « la po­ly­gamie un acte cri­minel. De sur­croît, ce nou­veau code a in­terdit aux hommes le droit de ré­pu­dia­tion et a ins­titué le di­vorce ju­ri­dique à la de­mande de l’un des par­te­naires. Cette pro­cé­dure ju­di­ciaire permet ainsi à la femme de de­mander le divorce.

Si sur le plan ju­ri­dique, la si­tua­tion des femmes s’est amé­liorée, il n’en va pas de même sur le plan éco­no­mique.. Par exemple, le chô­mage frappe beau­coup plus les femmes (en 2012, les femmes tu­ni­siennes af­fichent un taux de 26.6% contre 14.9 % pour les hommes). Bien que les femmes sont da­van­tage di­plô­mées que les hommes, elles éprouvent plus de dif­fi­cultés à trouver de l’emploi. Ainsi, en mai 2012 le taux de chô­mage des femmes de ni­veaux d’instructions su­pé­rieures est de 40.2% contre 15.2% pour les hommes.

Au ni­veau po­li­tique, la si­tua­tion est en­core plus pro­blé­ma­tique. rares sont les Tu­ni­siennes qui ont accès aux postes de dé­ci­sions. Tou­te­fois, il faut sou­li­gner que les femmes oc­cupent une grande place dans la vie as­so­cia­tive et hu­ma­ni­taire. En 2007, les Tu­ni­siennes re­pré­sentent plus d’un tiers des adhé­rents aux 9063 as­so­cia­tions du pays. L’activisme et le mi­li­tan­tisme per­mettent aux femmes de traiter des su­jets sen­sibles par exemple les droits hu­mains et la vio­lence contre les femmes.

Certes la li­berté d’association est re­connue par l’article 8 de la Consti­tu­tion tu­ni­sienne (1959) qui sti­pule que « les li­bertés d’opinion, d’expression, de presse, de pu­bli­ca­tion, de réunion et d’association sont ga­ran­ties et exer­cées dans les condi­tions dé­fi­nies par la loi ». Ce­pen­dant ce droit de li­berté d’association et d’expression est de­meuré, jusqu’à la chute du ré­gime de Ben Ali sous le contrôle d’un pou­voir exé­cutif om­ni­po­tent. Par ailleurs, il est ad­venu que les tri­bu­naux tu­ni­siens aient re­fusé de se conformer aux traités et aux conven­tions in­ter­na­tio­naux ce qui en­trave les droits des femmes. Les droits des femmes « de­meurent in­suf­fi­sants tant leur ap­pli­ca­tion se heurte à des ré­sis­tances cultu­relles, so­ciales, éco­no­miques et politiques ».

Les Tu­ni­siennes dans la résistance

« Lorsqu’un jour le peuple veut vivre,

force est pour le destin de répondre,

force est pour les té­nèbres de se dissiper,

force est pour les chaînes de se briser. »

Hymne na­tional de la Tunisie

Pour cer­tains, Re­deyf est consi­déré comme le lieu où com­mence la ré­vo­lu­tion tu­ni­sienne. En effet, tout a dé­buté en jan­vier 2008 dans cette pe­tite ville de 30 000 ha­bi­tants si­tuée au sud-est du pays, Re­deyf est aussi l’un des bas­sins mi­niers riches en phos­phate. Alors qu’un concours fut or­ga­nisé pour tra­vailler dans la mine de phos­phate, les ha­bi­tants de la ville se sont vite rendu compte qu’il eut une fraude à l’examen. Des ma­ni­fes­ta­tions ont été or­ga­ni­sées contre cette tri­cherie dont le but était de voler des em­plois aux gens de la ré­gion. ». Ré­vol­tées par la si­tua­tion, des femmes se sont or­ga­ni­sées. Plutôt que des mi­li­tantes, on a trouvé dans cette mo­bi­li­sa­tion des ou­vrières ou des veuves d’ouvriers, des di­plô­mées chô­meuses, des ly­céennes et des mères de ma­ni­fes­tants emprisonnées.

C’est ainsi que la po­pu­la­tion de ce bassin mi­nier a af­fronté les au­to­rités lo­cales et les po­li­ciers de Ben Ali. Dans cette vague de pro­tes­ta­tion, les femmes ont aussi créé une as­so­cia­tion nommée Mères des mar­tyrs afin que les mar­tyrs de Re­deyef soient re­connus. D’autres groupes de femmes ont joué un rôle im­por­tant. On pense no­tam­ment aux blog­geuses ou cyber-activistes. Des Tu­ni­siennes ont mis en place un sys­tème de ré­seau in­ternet, dont la cé­lèbre Lina Ben Mhenni, connu pour son blog a tu­ni­sian girl. Elle fut l’une des pre­mières à mettre en ligne les photos et té­moi­gnages des fa­milles des vic­times du ré­gime Ben Ali. Plus en­core, Lina dif­fu­sait les dis­cours des lea­ders des ma­ni­fes­ta­tions et met­tait en avant-première les re­ven­di­ca­tions des populations.

Plu­sieurs autres Tu­ni­siennes ont permis cette cir­cu­la­tion de i. Il est à noter que la plu­part des blog­geurs tu­ni­siens ont com­mencé leur début bien avant les ma­ni­fes­ta­tions 2010 – 2011. Sen­sibles à toutes les ré­pres­sions exer­cées par le gou­ver­ne­ment Ben Ali, elles n’hésitaient pas à filmer et à pu­blier les té­moi­gnages des vic­times de vio­lences et de leurs fa­milles. Elles or­ga­ni­saient les ma­ni­fes­ta­tions sur la place pu­blique, elles dif­fu­saient avec vi­gueur l’information lo­cale à l’échelle in­ter­na­tio­nale. Sans compter toute la mo­bi­li­sa­tion des foules, l’orchestration des fuites d’informations et l’organisation des ob­jec­tifs des sou­lè­ve­ments po­pu­laires. Pour tout dire, la ré­vo­lu­tion du Jasmin n’aurait sû­re­ment pas eu le même im­pact sans l’aide, l’initiative et l’appui des femmes. Aujourd’hui Lina Ben Mheni se re­trouve membre de l’Instance na­tio­nale pour la ré­forme du sec­teur de l’information et de la communication.

Pa­ral­lè­le­ment aux cy­be­rac­ti­vistes, il faut sou­li­gner le rôle des avo­cates et des syn­di­ca­listes. Parmi, les plus ac­tives, nous re­trou­vons Radhia Nas­raoui, avo­cate spé­cia­lisée dans les procès po­li­tiques. En 2003, elle a créé l’Organisation contre la tor­ture en Tu­nisie pour of­frir un sou­tien mé­dical et ju­ri­dique aux vic­times. Mi­li­tante pour le res­pect des droits hu­mains, Radhia Nas­raoui, a long­temps été obligée de vivre sous la sur­veillance de la po­lice. Dès le début de la ré­vo­lu­tion, Radhia Nas­raoui fut la pre­mière à dé­fendre les droits des hommes em­pri­sonnés, et ce malgré les dif­fé­rents har­cè­le­ments phy­siques et ver­baux de la part de la po­lice de Ben Ali.

Les défis actuels

Le pré­sent projet de Consti­tu­tion na­tio­nale est l’objet de dé­bats, voire d’inquiétudes. Cette contro­verse est en bonne partie liée au fait que le parti qui do­mine le gou­ver­ne­ment, En­nahda, a une concep­tion par­ti­cu­lière des droits, et no­tam­ment des droits des femmes. .

Ce parti po­li­tique qui se dé­finit comme « is­la­mique mo­déré ». (fondé en 1981), veut éviter d’inscrire dans la consti­tu­tion le concept de l’égalité entre les hommes et les femmes et es­saie de contourner la chose par un ar­ticle (28) qui qui énonce la « com­plé­men­ta­rité » entre l’homme et la femme. Ce terme de com­plé­men­ta­rité n’est pas ac­cepté par une grande partie de la po­pu­la­tion et par les mou­ve­ments de femmes en par­ti­cu­lier. L’égalité est un concept simple et ex­pli­cite. La com­plé­men­ta­rité peut dire n’importe quoi et même jus­ti­fier des pra­tiques dé­fa­vo­rables aux femmes sous pré­texte qu’elles sont « com­plé­men­taires », aux hommes, et non égales sur le plan des droits.

A l’égard de la loi, l’utilisation du terme com­plé­men­taire en­gage la sub­jec­ti­vité et permet l’ambiguïté. Pour En­nahda, les hommes et les femmes dé­fi­nissent par leurs rôles tra­di­tion­nels et his­to­riques dans la so­ciété is­la­mique, rôle qui n’est ni égal, ni in­ter­chan­geable. En uti­li­sant l’ambigüité du terme com­plé­men­taire, l’opportunité est donnée au gou­ver­ne­ment tu­ni­sien de garder des par­tielles des tra­di­tions is­la­miques au cœur de la so­ciété tu­ni­sienne et n’encourage en aucun cas la construc­tion d’un État Laïc.

Tout comme l’ébauche de la Consti­tu­tion na­tio­nale, un autre projet loi est pro­blé­ma­tique, en l’occurrence la loi qui cri­mi­na­lise l’ « at­teinte au sacré ». Plu­sieurs termes uti­lisés par cette loi laissent le champ libre à des am­bi­guïtés. L’État est ainsi dé­fini comme le « ga­rant de la re­li­gion » et le « pro­tec­teur du sacré ». On craint dans plu­sieurs mi­lieux que cette loi pour­rait ra­mener la cen­sure dans les mé­dias et dans les arts et re­mettre en ques­tion la li­berté d’expression. Un exemple évo­ca­teur illustre ces craintes. Des ar­tistes de La Marsa, soit Nadia Je­lassi et Mo­hamed Bens­lama ont été ac­cusés d’avoir porté at­teinte au sacré par leur pré­sen­ta­tion de l’exposition sur le prin­temps arabe en juin 2012. S’ils sont re­connus cou­pables, ils sont pas­sible d’une peine al­lant jusqu’à 5 ans d’emprisonnement. La crainte du peuple est donc fondée en ma­tière de déni de li­berté d’expression.

Sur un autre re­gistre, le res­pect des conven­tions in­ter­na­tio­nales est fra­gi­lisé par le gou­ver­ne­ment ac­tuel. Ainsi, la ré­fé­rence aux « droits de l’Homme uni­ver­sels » a été re­fusée par la com­mis­sion chargée du pré­am­bule de la Consti­tu­tion tu­ni­sienne, alors que cette ré­fé­rence était ins­crite dans, l’ancienne Consti­tu­tion. Par consé­quent, le res­pect des conven­tions in­ter­na­tio­nales ne se­rait pas une obli­ga­tion pour l’État tu­ni­sien, si celui-ci ju­geait qu’elles ne se­raient pas conformes avec les dis­po­si­tions de la constitution.

Pour ne pas conclure
Les tu­ni­siennes ont joué un rôle pri­mor­dial dans ce qu’on a ap­pelé la ré­vo­lu­tion du Jasmin. Avant, pen­dant ou après le prin­temps arabe, que ce soit sur in­ternet, au ni­veau so­cial, po­li­tique ou ju­ri­dique, les femmes se sont bat­tues pour une autre Tu­nisie. Jusqu’à aujourd’hui, elles se battent pour être re­con­nues en tant qu’individus à part en­tière et non pas comme com­plé­men­taires à leurs maris. Certes, il faut re­tenir que la ré­vo­lu­tion tu­ni­sienne est un phé­no­mène beau­coup trop ré­cent pour tirer des conclu­sions hâ­tives sur l’impact de celle-ci sur les femmes dans leur so­ciété. La ré­vo­lu­tion tu­ni­sienne est-elle ter­minée ? Les femmes auront-elles le statut qu’elles es­pèrent ? Le gou­ver­ne­ment en place prônera-t-il la sé­cu­la­ri­sa­tion du pays ? Plu­sieurs ques­tions de­meurent en suspens.

Voir article original sur Nouveaux Cahiers du socialisme