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Violence politique et femmes autochtones

Emilie Gosselin Cormier, 3 novembre 2013

Discrimination, pauvreté, racisme, sexisme, violence des autorités policières : les femmes autochtones canadiennes font face à diverses sphères de violence politique. Surreprésentées dans les réseaux de traite et de prostitution, elles y sont davantage victimes de violence et d’agressions. Outre les problématiques liées à la prostitution, elles font également face à plus de violence que les femmes non autochtones, comme en témoigne le cas des femmes autochtones disparues et assassinées. Malgré ces problématiques criantes, elles font face à l’apathie et au désengagement de l’État.

Prostitution et surreprésentation

À l’approche d’une décision de la Cour suprême concernant la décriminalisation des activités entourant la prostitution dans l’affaire Bedford contre Canada au printemps prochain, il importe de se questionner sur les enjeux relatifs aux femmes autochtones et à la prostitution.

Si les femmes autochtones sont surreprésentées dans la prostitution, c’est entre autres parce qu’elle « se nourrit généralement de toutes les inégalités systémiques et profite de la fragilisation des femmes par différents systèmes d’oppression », soutient Éliane Legault-Roy de la Concertation des luttes contre l’exploitation sexuelle (CLES). Dans le cas des femmes autochtones, « elles ont souvent été fragilisées par de nombreuses années de racisme, de colonialisme et de pauvreté, souvent aussi déconnectées de leurs communautés, de leurs rôles traditionnels et de leur culture, entre autres par l’État » ajoute-t-elle.

La surreprésentation des femmes autochtones touche surtout la prostitution de rue. « Comme c’est une des formes les plus dures et "exploitatives ", on les retrouve davantage là, ce qui est déjà en soi une forme de racisme spécifique aux femmes autochtones » mentionne Madame Legault-Roy. Aurélie Arnaud de l’organisme Femmes autochtones du Québec mentionne quant à elle que « dans des régions comme Val-d’Or, la prostitution des autochtones est surtout une prostitution de fin de mois. Sinon, dans les grandes villes, c’est plutôt de la prostitution d’itinérance liée à d’autres problématiques ». À cela s’ajoute la grande précarité économique à laquelle les femmes autochtones font face dans leurs communautés, comme l’insuffisance chronique de logements, souligne Éliane Legault-Roy.

Le développement en région : pas pour toutes !

Le développement de grands chantiers comme le Plan Nord sur le modèle du « fly-in/fly-out » n’aide en rien le problème. Avec ce modèle, un grand nombre d’hommes sont appelés à partir travailler seuls pour une durée de quelques semaines, dans des régions éloignées souvent majoritairement habitées par des autochtones. Leur arrivée massive occasionne une rareté et une augmentation du prix des logements, aggravant du même coup la situation déjà précaire des femmes autochtones. Comme lors de grands événements sportifs temporaires ou à proximité de bases militaires, l’arrivée de travailleurs dans une région favorise l’émergence de réseaux de prostitution en périphérie. On assiste à une hausse du harcèlement des femmes autochtones, notamment en raison des préjugés qu’entretiennent certains hommes envers elles.

Quand il est question de traite, les femmes autochtones sont souvent déplacées à l’intérieur du pays par les réseaux d’exploitation sexuelle et les proxénètes dans le but de les vulnérabiliser. Ce phénomène est également observable pour les autres femmes dans la prostitution, mais « on le remarque particulièrement avec les femmes autochtones qui vivent de la violence à la maison ou dans leur communauté et pensent échapper à ça en allant en ville, puis se retrouvent dans la prostitution » précise Éliane Legault-Roy. Selon Aurélie Arnaud, il y a une augmentation des réseaux de traite dans les villes, ciblant souvent les jeunes filles inuit en raison de leur fragilité particulière. Certains réseaux tirent profit du choc culturel et de l’isolement qu’elles vivent en arrivant en ville, allant même jusqu’à les attendre à l’aéroport pour les recruter.

La décriminalisation, une solution ?

Bien que Femmes autochtones du Québec n’ait pas adopté de position officielle à l’égard de la décriminalisation de la prostitution, elles soutiennent la nécessité d’offrir des services adaptés aux réalités autochtones afin d’aider les femmes à se sortir de la prostitution. Elles réclament d’un front commun avec plusieurs autres organismes que l’État règle les besoins criants en logements, en éducation ainsi que la mise en place de services sociaux et santé adaptés aux réalités autochtones afin qu’elles puissent aller chercher de l’aide dans leur langue.

La CLES ainsi que plusieurs autres organismes de défense et d’aide aux femmes autochtones, dont l’Association des femmes autochtones du Canada et Indigeneous Women Against the Sex Industry, souhaitent quant à elles la décriminalisation des personnes prostituées et la criminalisation des clients et des proxénètes. « C’est la demande qu’il faut attaquer, et non les femmes » soutient Éliane Legault-Roy. Elle précise également la nécessité de leur offrir des services adaptés pour les aider à se sortir de la prostitution. Il faut éviter que la prostitution ne soit un filet de sécurité sociale, « parce que la prostitution c’est un choix dans l’absence de choix » ajoute Éliane Legault-Roy.

Femmes autochtones disparues et assassinées

En dépit des problématiques criantes auxquelles font face les femmes autochtones, le gouvernement tarde à réagir. Environ 600 femmes autochtones seraient disparues dans les 20 dernières années selon l’Association des Femmes autochtones du Canada, mais d’autres organismes et militantes estiment plutôt le nombre autour de 3000. Les femmes autochtones courent 8 fois plus de risque d’être assassinées que les canadiennes non autochtones. Elles sont également plus susceptibles que celles-ci de mourir assassinées par un étranger.

En raison du racisme dont elles sont victimes, « les médias, l’attention du public et même la police sont moins tournés vers les risques que subissent les femmes autochtones », explique Éliane Legault-Roy. Elle soutient que les femmes autochtones sont physiquement ciblées par les hommes violents entre autres parce qu’elles sont moins recherchées. La situation témoigne d’une « impunité quand ça implique des jeunes femmes autochtones, que c’est difficile pour elles d’avoir accès aux services policiers. Les policiers vont plus souvent mettre en doute la parole de la jeune fille ou de la femme autochtone qui va porter plainte », soutient Aurélie Arnaud. Femmes autochtones du Québec demande qu’il y ait une enquête sur la réponse des services policiers, du gouvernement et des services sociaux dans le cas des femmes disparues ou assassinées. L’organisme a également demandé au gouvernement la mise sur pied d’un registre particulier pour les femmes autochtones disparues et assassinées, sans succès. « C’est un refus de regarder le problème spécifiquement », déplore Aurélie Arnaud.

Malgré les demandes répétées de groupes de pression, de nombreux organismes, des communautés et des familles des victimes, le gouvernement fait la sourde oreille. Même refus face à la demande formulée le 15 octobre dernier par le rapporteur spécial de l’ONU sur les droits des peuples autochtones de créer une commission d’enquête nationale sur le phénomène des femmes autochtones disparues ou assassinées au Canada.