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L’itinérance en tant que responsabilité collective

Sophie Asselin, 3 novembre 2013

Après plusieurs années de revendications, le gouvernement provincial a annoncé son intention de se doter d’une politique pour lutter contre l’itinérance d’ici décembre 2013. Les discussions sur ses orientations ont eu lieu lors du Forum de consultation sur le projet de politique en itinérance, les 17 et 18 juin derniers.

Au cours de cet événement, les intervenants ont reconnu à l’unanimité l’importance de fournir une aide adaptée aux réalités et aux besoins particuliers des personnes itinérantes. Cette résolution risque toutefois d’être compromise par la décision du gouvernement fédéral de modifier unilatéralement le soutien financier offert à la Stratégie des partenariats de lutte contre l’itinérance (SPLI) afin de soutenir une seule approche dans la lutte contre l’itinérance, l’approche « Logement d’abord ».

L’avenir de la politique est également menacé par la possibilité d’élections provinciales.

L’itinérance, un problème complexe

Selon le Réseau d’aide aux personnes seules et itinérantes de Montréal (RAPSIM), le phénomène de l’itinérance n’est que « la pointe visible d’un iceberg », sous-tendu et perpétué par de multiples problématiques, tels que l’extrême pauvreté, l’absence de logement, l’incapacité à s’intégrer dans le marché du travail, la toxicomanie, l’alcoolisme, la maladie (physique ou mentale), la violence et la stigmatisation.

Les facteurs explicatifs de l’itinérance sont tout aussi nombreux et varient d’un individu à un autre. Ainsi, pour Pierre Gaudreau, coordonnateur du RAPSIM et président du Réseau Solidarité Itinérance Québec (RSIQ), l’itinérance désigne « un processus complexe et multiforme » plutôt qu’un « profil universel ». Ce processus est cependant toujours caractérisé par l’exclusion ou la « désaffiliation sociale », l’absence de domicile, la précarité et l’instabilité ainsi que le cumul de problèmes. Cette conception est aussi partagée par Jean-Marc Fontan, professeur à l’UQÀM et expert en innovation sociale, exclusion sociale et pauvreté.

L’itinérance revêt donc de multiples visages et désigne plusieurs réalités distinctes, selon la trajectoire de vie et les caractéristiques propres à chacun. Par exemple, certaines personnes se retrouvent à la rue de façon temporaire ou transitoire, tandis que d’autres connaissent un problème d’itinérance épisodique ou cyclique, voire même chronique. L’itinérance n’est pas non plus vécue de la même manière par les différents groupes de sans-abri, ce qui entraîne de nombreux défis pour les organismes communautaires.

Hausse, diversification et complexification du phénomène

La situation est d’autant plus compliquée que les groupes communautaires constatent une hausse sans précédent de l’itinérance au Québec, et ce, tant dans les centres urbains que dans les régions. Pierre Gaudreau donne en exemple le refuge Le Havre, à Trois-Rivières, qui a connu une hausse du nombre de nuitées offertes de 20% sur les 20 dernières années. À Montréal, une augmentation drastique de la demande est également observée dans les ressources d’hébergement pour hommes. Les refuges pour femmes, quant à eux, débordent littéralement.

Pierre Gaudreau souligne que cette « croissance de la détresse » est aussi accompagnée d’une diversification et d’une complexification de l’itinérance. Ainsi, on observe l’apparition de nouvelles catégories de sans-abri, auparavant absentes ou au mieux marginales. Par exemple, M. Gaudreau dénonce une hausse du nombre de femmes et de personnes âgées se retrouvant à la rue, de même que du nombre d’itinérants issus de l’immigration ou des communautés autochtones. Au sein de ces groupes, on remarque par ailleurs que plusieurs individus cumulent des problèmes graves, dont la toxicomanie ou la maladie mentale. Ce constat est appuyé Jean-Marc Fontan, qui rapporte aussi l’apparition du phénomène de l’errance familiale.

Face à cette situation alarmante, le RAPSIM et le Barreau du Québec revendiquent, depuis plusieurs années, l’adoption d’une politique nationale pour lutter contre l’itinérance. Selon M. Gaudreau, l’adoption d’une telle mesure, prévue pour décembre 2013, permettrait d’assurer la pérennité de l’action gouvernementale, puisque celle-ci demeurerait en vigueur même si un changement de gouvernement survenait. En se fondant sur les expériences des politiques québécoises d’intervention en violence conjugale et de lutte contre l’homophobie, Pierre Gaudreau croit que l’adoption d’une politique sur l’itinérance permettrait aussi de sensibiliser la population au phénomène et d’accroître la solidarité sociale envers les sans-abri, qui se retrouvent au « terminus de l’indifférence », pour reprendre les termes de Jean-Marc Fontan.

Une politique concrète pour lutter contre l’itinérance

À l’issue du Forum de consultation sur le projet de politique en itinérance de juin dernier, les intervenants et la ministre déléguée aux services sociaux, Véronique Hivon, ont reconnu l’importance de fournir une aide adaptée aux besoins particuliers et variés des personnes itinérantes. Ils ont aussi convenu de certains axes d’intervention, à savoir : le droit de cité (incluant la cohabitation sociale et la lutte contre la judiciarisation) ; le revenu décent ; le droit au logement ; le droit à l’éducation et à l’insertion sociale et professionnelle ; et le droit à la santé et aux services sociaux.

Obstacles potentiels

Dans son budget du printemps dernier, le gouvernement fédéral a annoncé son intention de changer l’orientation de la SPLI, un programme de financement pancanadien, afin de soutenir uniquement l’approche « Logement d’abord », qui préconise le financement de logements privés jumelé à l’octroi de services d’aide.
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Au moment de mettre sous presse, les orientations concrètes du gouvernement fédéral à cet égard n’avaient pas encore été explicitées. Au Québec, la modification annoncée est néanmoins décriée par les acteurs du milieu communautaire, par plusieurs villes (dont Montréal et Québec) et par l’Assemblée nationale, [puisqu’elle risque de s’opérer au détriment de toutes les interventions ne s’inscrivant pas dans cette approche.

Si le gouvernement fédéral arrêtait de financer ces autres types d’interventions, le RSIQ estime que l’accompagnement d’environ 50 000 sans-abri serait menacé à l’échelle de la province. Selon M. Gaudreau, la situation serait particulièrement difficile hors de la métropole, où une plus forte proportion d’organismes dépend du financement octroyé par la SPLI. En outre, tel que le rappelle M. Gaudreau, l’approche « Logement d’abord » n’est efficace qu’auprès des personnes en situation d’itinérance chronique avec des problèmes de maladie mentale, qui représentent seulement une partie de la population itinérante.

Au niveau provincial, M. Gaudreau craint que des élections soient déclenchées avant que la politique sur l’itinérance ne soit adoptée, puisqu’un changement de gouvernement pourrait en compromettre l’avenir. Il assure toutefois qu’en cas d’élections, le RAPSIM continuerait de militer pour l’adoption d’une politique en matière d’itinérance.