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Voir au-delà des barreaux

Alexis Lapointe, 3 novembre 2013

En janvier 2013, à la suite de l’émission radiophonique Souverains anonymes, Mohamed Lotfi a mis en place le projet cinématographique La vie devant soi à la prison de Bordeaux. La caméra devient un miroir et le symbole d’une porte de sortie pour ceux qu’il appelle « les souverains ».

Journaliste, animateur de radio, artiste peintre, cinéaste et comédien, Mohamed Lotfi a plus d’une corde à son arc et porte depuis le début de sa carrière une attention particulière aux milieux les plus défavorisés. Réalisant de nombreux reportages auprès des sans-abri ainsi que dans les institutions psychiatriques, il franchit en 1990 les murs de la prison de Bordeaux pour donner une voix aux détenus grâce à l’émission de radio Souverains anonymes. Il réalise maintenant La vie devant soi, un concept de capsules et d’émissions de télévision diffusées sur Internet présentant un échange fécond entre les souverains et des invités de renom.

Aux yeux de Mohamed Lotfi, la participation à La vie devant soi constitue d’abord pour les souverains un acte d’engagement. Cet exercice d’expression vise à leur permettre de faire face aux enjeux relatifs à leur sortie de prison. « Sans préparation, ils risquent de revenir. Les premiers jours, les premières heures peuvent être décisives. » Ainsi, le moment de la libération occupe une place centrale dans le projet de l’animateur. « Ils doivent penser aux défis qui les attendent », évoque celui pour qui la responsabilisation constitue un facteur crucial de réhabilitation. L’émission met l’accent sur le désir de changement. « Il s’agit de devenir souverain de sa vie » affirme M. Lotfi.

Comme dans son projet radiophonique, les invités ne volent jamais la vedette dans la nouvelle série : elle laisse place à des dialogues d’égal à égal autour de thèmes offrant parfois un clin d’œil à l’actualité. Par exemple, la question de la toxicomanie a été abordée avec le Commandant Piché et celle de l’immigration avec Stéphane Gendron. « À la fois naturels et rigoureux, les souverains jouent leur propre personnage et nous touchent ainsi par leur vérité », détaille M. Lotfi. Au fil des émissions, ils parlent des différents outils à leur portée en prison, qui vont des programmes d’études à la création artistique. On peut y entendre le souverain Ben Soussan chanter une de ces compositions en compagnie de l’auteure-compositrice-interprète Marie Trezanin. « La culture entre derrière les murs et en sort. L’art au service de la réinsertion sociale est une clef », indique M. Lofti.

Ce que Mohamed Lotfi recherche dans le journalisme, c’est d’aller à la rencontre des gens. « On découvre en écoutant les personnes incarcérées une richesse, des histoires extraordinaires », souligne-t-il. « Leur vie ne peut pas être réduite à une petite tache noire », poursuit celui qui souhaite les amener à « se réapproprier leur qualité de citoyens, ayant des droits et des devoirs ». Selon lui, le jugement que les détenus portent sur eux mêmes est encore plus lourd que celui des tribunaux, « surtout lorsque certains croient que la criminalité est leur destin. » Il essaie de leur enseigner que la criminalité n’est pas une fatalité : « On ne naît pas criminel, on le devient. Donc on peut cesser de l’être à condition d’arrêter de se juger », conclut-il.

Au-delà de la responsabilité individuelle, l’auteur croit que la société joue un rôle dans la criminalité. « Derrière chaque crime, il y a une part de responsabilité collective. Cachée, entourée de murs et de secrets, la prison est une caisse de résonnance de ce qui se passe dans une société. La vie devant soi permet de faire entendre un peu de cet écho » explique-t-il.

Faisant d’une pierre deux coups, le projet de M. Lotfi offre aux souverains de nouer leur vie à l’horizon tout en dénouant les préjugés. L’émission réalisée au cœur d’une prison est une initiative unique. « Cela demande de créer une relation de confiance », soutient celui qui a su l’établir brillamment. Dénonçant les politiques « d’extrême-droite » du gouvernement Harper - les nouvelles lois prolongeant la durée de l’emprisonnement, les coupures dans les programmes d’aide aux détenus et les fermetures de prisons, entre autres –, M. Lotfi souhaite éveiller la conscience sociale des souverains pour mieux leur permettre d’envisager l’avenir. Il soulève la valeur particulière du lien que l’émission crée entre le monde carcéral et la communauté. Ainsi, La vie devant soi représente une inspirante source d’espoir.

PS : Mohamed Lotfi a récemment publié une chronique défendant une position originale sur la Charte des valeurs dans le journal Voir.
Souverains anonymes recevra le Prix Coup de Cœur du 36e Congrès de la Société de criminologie du Québec le 6 novembre prochain.


Crédit photo : Wikimédia / Prison de Bordeaux, Montréal, Québec