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Les oubliés du camp d’Irbid

Charlotte Gaudreau, 3 novembre 2013

Le 29 novembre prochain, comme à tous les ans, sera célébrée la Journée internationale de solidarité avec le peuple palestinien, tenue par l’Organisation des Nations Unies depuis 1977. Malgré la récente reprise du processus de paix au Proche-Orient et le battage médiatique qui s’en est suivi, la situation des réfugiés palestiniens demeure un sujet trop souvent occulté par les grands médias. Portrait de Mohammad Ali, réfugié palestinien de deuxième génération, qui nous livre sa vision du camp d’Irbid, où il a grandi.

Créé en 1949 afin de s’occuper du sort des 750 000 Palestiniens déplacés après les combats entre Israël et la Palestine de 1948, l’Office de secours des Nations Unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient (UNRWA) est chargé de la santé, de l’éducation, de l’aide humanitaire et des services sociaux pour près de 5 millions de Ppalestiniens. C’est au rythme des conflits constants et du haut taux de natalité que l’Agence a vu la population de réfugiés s’agrandir. Sous sa tutelle, 58 camps de réfugiés sont disséminés à travers le Liban, la Syrie, la Jordanie, la Cisjordanie et Gaza.

Camp de réfugiés d’Irbid

Ayant ouvert ses portes en 1951 à Irbid, en Jordanie, le camp qui accueillait à l’origine 4 000 personnes compte actuellement une population de 25 000 réfugiés. Mohammad Ali est né et a grandi dans ce camp. Aujourd’hui âgé de 22 ans, il travaille comme acteur et est bénévole à l’orphelinat pour garçons du camp.

Sa famille, originaire d’un petit village situé entre Hébron et Haïfa, s’est installée en Jordanie en 1948. Comme bien d’autres, ils ont fui l’armée israélienne afin d’éviter les affrontements. Les premières années furent très difficiles pour eux, raconte Mohammad. « Ils étaient exposés à la merci de tous et vivaient dans des conditions atroces, pas de toilette, aucune installation sanitaire. Lorsqu’il pleuvait, les rues et les tentes étaient inondées, entraînant le développement de maladie alors qu’il n’y avait ni service, ni hôpital » raconte-t-il.

En 1954, les conditions de vie du camp s’améliorent alors que l’UNRWA fournit à tous des matériaux de construction, donnant au camp l’apparence d’un bidonville ayant ses propres infrastructures : on y bâtit une école, un centre hospitalier, un centre pour femmes. Bien que les tentes aient disparues, la très grande pauvreté des habitants demeure.

Le camp d’Irbid aujourd’hui

Aujourd’hui, l’état du camp n’a pas changé et les rues y sont jonchées des déchets les plus variés : nourriture, rats morts, vêtements, bouteilles vides, paquets de cigarettes. Les enfants se baladent sans surveillance dans les rues alors que les bruits s’élèvent des maisons construites ou réparées à l’aide de matériaux de fortunes. L’hiver, les toits de tôle et les fenêtres brisées ne suffisent pas à protéger de la froidure. Les réfugiés louent leur logement à un prix oscillant entre 100 et 300 dinars jordaniens, alors que la plupart d’entre eux gagnent bien moins que 200 dinars par mois. Deux chambres, une salle de bain et une petite cuisine accueillent une famille généralement très nombreuse. L’été, quand la température le permet, on peut voir dans les rues étroites de nombreuses personnes dormir à la belle étoile. Selon l’UNRWA, les écoles surpeuplées, le haut niveau de chômage, la haute densité de population et l’hôpital trop petit et mal équipé sont les principaux problèmes de ce camp.

À travers les rues, la présence des ONG se fait rare, à l’exception des infrastructures de l’UNRWA. Toutefois, la plupart des réfugiés d’Irbid sont critiques de cette organisation. « Les Nations Unies nous mentent, ils ne nous aident pas pour des raisons humanitaires. Ils nous forcent à dire merci, mais leur aide est dérisoire » croit Mohammad. Selon lui, percevoir l’aide alimentaire est difficile et la nourriture est souvent périmée. Pour l’approvisionnement en eau, les réfugiés sont laissés à eux-mêmes et doivent l’acheter à fort prix, la Jordanie étant le 4e pays le plus pauvre en eau du monde.

Les ressources financières de l’UNRWA proviennent majoritairement de pays donateurs. Pour Mohammad, l’UNRWA est associé de facto aux subventions des États-Unis, pays qu’il méprise. « Il y a beaucoup de rage dans le camp face aux Américains qui supportent économiquement l’Apartheid et financent à la fois les camps de réfugiés » explique-t-il. « Ce sont eux qui ont créé le camp et qui font perdurer son existence », dénonce-t-il.

C’est de ces conditions éprouvantes qu’a émergé un mouvement de solidarité entre les réfugiés. En mettant en commun leurs ressources, leurs rations d’aide alimentaire et leur argent, ils arrivent modestement à s’en sortir. Le camp est devenu « une société distincte, comme un petit pays à l’intérieur du pays », explique Mohammad.

La crainte de l’assimilation

Bien que les plus débrouillards se voient en mesure de quitter le camp, beaucoup de familles choisissent d’y rester, craignant l’impact du renoncement à l’identité palestinienne. Plusieurs tensions demeurent palpables entre Jordaniens et Palestiniens, et les marques de septembre noir, le massacre de camps de réfugiés par l’armée jordanienne en 1970, sont toujours présentes.

Contrairement à la Syrie ou au Liban où les Palestiniens sont considérés apatrides, la Jordanie offre la citoyenneté à tous ses réfugiés. Nombre d’entre eux choisissent d’intégrer la société jordanienne afin d’avoir plus facilement accès au travail et aux services offerts par le gouvernement. Malgré les conditions de vie difficiles, la principale peur de Mohammad demeure l’assimilation. En effet, plusieurs réfugiés se considèrent otages des politiques de leur pays d’accueil.

Lorsqu’on lui demande quel est le problème principal du camp de réfugiés, la réponse de Mohammad est explicite : « Le problème c’est le camp de réfugiés lui-même. Tout comme les réfugiés syriens et iraquiens, nous devons retourner sur nos terres », affirme-t-il.
Ses réponses témoignent de son désir exacerbé d’exercer son droit de retour dans un pays où il n’a jamais mis les pieds. « Nous sommes comme des poissons ; si nous quittons l’eau, nous mourrons. Le camp de réfugiés est notre eau, il garde vivant le souvenir de la Palestine », conclut Mohammad.


Crédit photo : Charlotte Gaudreau