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Le féminisme sous la loupe de la jeunesse égyptienne

Sylvia Abdalla, 3 novembre 2013

Depuis le 25 Janvier 2011, des milliers de jeunes femmes égyptiennes se mobilisent dans les rues de l’Égypte pour demander la liberté et l’égalité de toutes et de tous. Après presque trois ans de soulèvements, le Journal des Alternatives leur a demandé si elles croyaient que leur message s’était fait entendre.

Nous avons interviewé huit jeunes hommes et huit jeunes femmes de 21 à 24 ans qui fréquentent l’université des Sciences Modernes et des Arts, en périphérie du Caire, afin de comprendre où se situe, aujourd’hui, la lutte des femmes pour la reconnaissance et l’égalité.

Des visions du féminisme variées

Bien qu’exprimée de façon différente par chaque personne, la définition du féminisme aux yeux des intervenants fait généralement appel aux principes d’égalité des sexes et du respect des droits des femmes. Cette égalité, comme ils l’ont tous soulignés, est restreinte en Égypte aux limites de ce qui est culturellement et religieusement acceptable.

Comme le fait remarquer Trevina Youssef, jeune égypto-koweïtienne chrétienne de 21 ans et militante anti- Moubarak et anti- Morsi, le féminisme est l’égalité homme-femme. Elle se montre toutefois un peu critique : « Je crois que, dans le monde arabe en général, les hommes prétendent qu’ils sont prêts à respecter une telle égalité mais en réalité, non ! Cela revient aux traditions qui persistent encore à cause de l’islamisation du monde arabe qui incite musulman comme chrétien à contrôler la femme par la religion ».

Les jeunes femmes interviewées se considèrent toutes féministes. « Je m’identifie comme féministe par mes valeurs et par la façon dont je m’approprie certains droits comme celui d’aller à l’université - avec l’accord de mon père. Mais je ne peux pas exprimer une telle opinion de vive voix, car de le dire dans ma communauté sera inacceptable », déplore Gana Mohammed, une musulmane de 21 ans originaire des bidonvilles du Monofeya.

Pour certaines, comme Alaa Essam, amie de Gana et activiste musulmane pro- Morsi de 21 ans, s’approprier cette identité doit se faire par le militantisme. « Je suis féministe parce que je crois au combat des femmes, affirme-t-elle. D’ailleurs, il y a un mois, je suis allée manifester devant l’office des droits de la femme. Nous voulions déposer un rapport contre le meurtre injustifié de trois manifestantes, à Mansoura. Ils nous ont refusé le droit d’entrée et les forces policières et militaires se sont mises à nous frapper pour nous disperser », dénonce-t-elle.

Du côté des jeunes hommes, quatre d’entre eux se sont dits féministes. Pour la seconde moitié du groupe, être homme et féministe demeure toutefois culturellement et religieusement inconcevable. « Je ne me considère pas féministe parce que je suis influencé par la culture arabe qui m’a toujours enseigné que la femme est moindre, mais c’est quelque chose que j’essaie de changer depuis que j’ai rencontré ma copine Trevina » explique Robert Edward, un chrétien de 24 ans.

À la question « comment percevez- vous le rôle de la femme en Égypte ? »,
tous ont fait la distinction entre la femme de la Haute Égypte, des régions plus rurales, qui est encore vue comme femme au foyer, et la femme des grandes villes qui tient toujours son rôle traditionnel mais qui a désormais une plus grande place sociale et économique dans la société.

Pour Peter Milad, un chrétien de 22 ans qui se dit conservateur et traditionaliste, l’Égypte est divisée. « Dans la Haute Égypte, le rôle de la femme se limite encore au mariage et aux enfants, tandis que dans la ville nous sommes partagés entre cette première vision et une conception faisant preuve d’une plus grande ouverture. En fait, la femme peut désormais avoir une carrière et une identité en dehors de la maison, mais elle doit tout de même respecter son identité traditionnelle », explique-t-il.

Les retombées du Printemps arabe

Lorsqu’on leur demande si les soulèvements de 2011 et 2013 ont changé le regard que portent la société et les femmes sur elles- mêmes, les plus militants acquiescent alors que les autres ne remarquent pas de changement. Mohamed Samer, un musulman de 21 ans qui a milité contre Moubarak en 2011 et en faveur de Morsi en 2013, est convaincu des avancées sociales. « Oui, bien sûr que la situation a changé, s’exclame-t-il. À compter de 2011, les femmes manifestaient dans les rues auprès des hommes en nombre égal. Il n’y avait plus de distinction, tous revendiquaient et tous étaient traités de la même façon. Même les islamistes ont tout de suite compris que les femmes devaient faire partie de leurs manifestations pour qu’on les entende ».

Pour le jeune homme, le fait que les femmes prennent part aux manifestations a permis de les valoriser. « C’était devenu courant de voir des femmes rescaper des hommes blessés et de se battre. Par moments, elles m’apparaissaient plus fortes que nous. Bien entendu, cela a eu pour résultat de montrer aux femmes qu’elles peuvent désormais prendre plus de place et faire des choses que la société leur interdisait auparavant », souligne-t-il.

Aya Hassan, une égypto- dubaïote musulmane de 21 ans, affirme au contraire qu’il est trop tôt pour espérer un changement. « Je ne crois pas que la révolution ait changé quoi que ce soit, parce que les traditions sexistes persistent toujours dans la société égyptienne à cause des idées corrompues qu’on garde encore sur les femmes, déplore-t-elle. Je ne pense pas qu’un changement soit possible en 3 ans, ça nécessite beaucoup plus de temps. »

Les luttes à venir

Après trois années de soulèvements et le renversement de deux régimes oppressifs, les femmes ont toujours un long chemin à faire pour gagner le combat de l’égalité et du respect de leurs droits.

Tous les intervenants ont affirmé que ce combat passera tout d’abord par un accès total et égalitaire à l’éducation, puis par la sensibilisation de toutes et de tous afin de changer certaines perceptions distorsionnées des femmes dans la culture égyptienne. Aucun des jeunes ne se fait d’illusion quant à l’apport gouvernemental ou à celui des grands organismes étatiques. Selon ces jeunes, le gouvernement n’est malheureusement pas à au service du peuple.

Les témoignages de ces jeunes Égyptiens et Égyptiennes démontrent que les femmes égyptiennes osent désormais militer pour réclamer leurs droits. Même si leur message tarde à atteindre les régions éloignées, dans les grandes villes, leurs voix qui retentissent d’un bout à l’autre ne laissent ni partisans ni opposants indifférents.


Image : "La voix des femmes est la Révolution" par El Zeft, 12 Février 2013