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Qatar : l'Eldorado des entreprises, l'enfer des Népalais

Rémi Léonard, 3 novembre 2013

Des révélations choquantes concernant les conditions déplorables des travailleurs étrangers au Qatar alimentent depuis les dernières semaines l’actualité internationale. Ces ouvriers s’affairent pourtant à bâtir les infrastructures nécessaires à la tenue de la Coupe du monde de football en 2022 dans ce petit pays richissime. Au delà de cette récente attention médiatique, c’est tout un système d’immigration et d’organisation du travail qui est à démystifier.

C’est l’ambassade du Népal au Qatar qui a lancé ce troublant cri d’alarme. Alors que la planète découvrait avec stupeur que 44 Népalais étaient morts au travail sur les chantiers qataris en deux mois seulement, ce sont plus largement les pénibles conditions de travail et de vie de ces travailleurs qui ont été mises au grand jour.

Un État esclavagiste ?

Ces violations flagrantes des droits humains n’ont toutefois rien d’inédites. On ne peut même pas parler d’abus ou de dérapages de la part des Qataris, puisque l’émirat pratique une exploitation assumée et institutionnalisée des travailleurs migrants. « C’est quelque chose qui est complètement structurel. On a une domination, une exploitation, une ségrégation spatiale des travailleurs à bas revenu qui est au cœur de la puissance économique de ce pays », affirme Tristan Bruslé, chercheur au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), un organisme public français.

Ce spécialiste des migrations internationales s’est intéressé au cas des travailleurs migrants népalais et s’est rendu au Qatar en 2006 et en 2011 pour observer la réalité de ces travailleurs. Bien qu’aucun chiffre officiel ne soit disponible, il estime qu’environ 400 000 migrants originaires du Népal se trouvent au Qatar. Ils formeraient ainsi le plus grand groupe de travailleurs étrangers, qui proviennent essentiellement tous du sous-continent indien. Les Népalais sont aussi traditionnellement la main d’œuvre la plus abordable pour les employeurs, observe Tristan Bruslé.

Une offre qu’on ne peut pas refuser

Le cœur du problème réside dans le principe du kafala, ou parrainage, nous apprend le chercheur du CNRS. « C’est un système de délégation de la gestion de la main d’œuvre de l’État vers le secteur privé. » Concrètement, c’est un parrain qui délivre un permis de résidence et de travail à l’immigrant. Ce dernier devient ainsi lié par la loi à son parrain, car c’est également lui seul qui peut délivrer un visa de sortie. De là viennent les accusations d’esclavagisme moderne ou de travail forcé qui fusent depuis peu contre Doha.

Résultat : les recours deviennent presque inexistants pour les travailleurs lésés, d’autant plus que les syndicats sont à toutes fins pratiques inexistants, explique Feroz Mehdi, co-fondateur d’Alternatives particulièrement tourné vers l’Asie du Sud. Salaires retenus, entrepreneurs qui disparaissent sans payer, conditions de logement insalubres, manque d’accès à l’eau dans des chaleurs extrêmes, confiscation des passeports, abus physiques dans le cas des travailleurs domestiques ou non-respect du contrat de travail sont autant de situations devant lesquelles les travailleurs se retrouvent totalement démunis.

L’absence d’institutions démocratiques au sein du Qatar est également un élément central du problème, note le militant. En effet, bien que majoritaires dans le pays, les ouvriers népalais ne parviennent pas à faire valoir leurs droits. Ils ne peuvent même pas aspirer un jour à devenir citoyen qatari puisque la politique d’immigration du Qatar vise carrément « la non-intégration » des ces étrangers à la société d’accueil, affirme Tristan Bruslé.

Doha ou Mumbai ?

Sur une population totale de 2 millions d’habitants, seulement 220 000 à 250 000 sont citoyens qataris, ce qui fait dire à Feroz Mehdi qu’on a davantage l’impression d’être dans un pays sud-asiatique que dans un pays arabe lorsqu’on débarque à Doha.

Alors pourquoi les Népalais continuent-ils d’affluer en masse ? Tristan Bruslé explique que le Népal, un pays pauvre et essentiellement agricole, connaît depuis les années 1960 une croissance démographique forte. Les terres cultivables venant à manquer, la population se tourne vers l’extérieur pour travailler, car les opportunités au Népal sont plus que limitées, observe-t-il, autant dans le secteur industriel que dans celui des services ou de la fonction publique.

Initié dès la fin du XIXe siècle, d’abord vers l’Inde, le phénomène est une habitude de longue date des Népalais, explique Tristan Bruslé. Il parle même d’une « culture de la migration », ajoutant qu’environ 2 à 3 millions de personnes, soit 10% de la population du Népal, vivraient à l’extérieur du pays.

Il remarque aussi que la pénétration du capitalisme et d’une certaine société de consommation transforment les aspirations des nouvelles générations et contribuent à la force d’attraction de l’étranger chez les Népalais, « même s’ils n’ont pas forcément des images très réalistes de ce qu’est l’étranger. »

En contraste avec l’énorme demande en main-d’œuvre du Qatar, qui connaît un boom de l’exploitation gazière et du secteur de la construction, entre autres à cause de la présentation de la Coupe du monde en 2022, on comprend mieux les flux migratoires massifs du Népal vers cet émirat.

Complicité de longue date

Toutes ces injustices ne découlent cependant pas strictement de la Coupe du monde et n’ont rien de circonstanciel. « C’est au cœur du fonctionnement économique du Qatar », affirme Tristan Bruslé. Il importe de souligner que cette exploitation est structurelle et est encouragée par des multinationales, dont plusieurs sont occidentales. Celles-ci bénéficient largement des projets immobiliers et énergétiques pharaoniques du Qatar. Grâce à un système de sous-traitance, les Occidentaux délèguent généralement la responsabilité quant aux conditions misérables des travailleurs à d’autres intermédiaires, explique le chercheur.

Le Qatar reste aussi un allié de l’Occident relativement stable dans une région hautement explosive, rappelle Feroz Mehdi. Économiquement et politiquement, beaucoup de pays étrangers avaient intérêt à fermer les yeux sur la situation. Même le Népal en profite d’une certaine manière, par l’entremise des milliards en devises étrangères qui sont envoyées au pays par ses ressortissants, note-t-il.

Et d’ici 2022 ?

Malgré le ton rassurant employé par le Qatar depuis peu, il compte augmenter d’un million le nombre de travailleurs migrants sur ses chantiers d’ici 2022, sur une population totale qui, rappelons-le, ne fait que deux millions. Cette augmentation drastique n’augure certes rien de bon pour les droits des travailleurs.


Crédit photo : Pedronet / Flickr / A forest of cranes