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Repenser l’émancipation

Pierre Beaudet, 7 octobre 2013

Ceux qui pré­di­saient la « fin de l’histoire » et le « triomphe dé­fi­nitif » du ca­pi­ta­lisme lorsque le mur de Berlin est tombé ont aujourd’hui perdu leur arrogance.

Après tout, c’est le ca­pi­ta­lisme qui se « dé­vore » lui-même. Les plus gros mangent les plus pe­tits et les ultra-gros mangent les gros dans une foire d’empoigne sans fin. En at­ten­dant, la fac­ture salée est re­filée aux po­pu­la­tions, en com­men­çant par les plus vul­né­rables, no­tam­ment les jeunes, pen­dant que les nou­veaux sei­gneurs du monde à Wall Street et à Bay Street ac­cu­mulent des ri­chesses sans fin. Et dire qu’après cela, on nous fait croire que le pro­blème vient seule­ment de quelques pommes pourries.En réa­lité, le men­songe porte de moins en moins. Une ma­jo­rité de gens pense qu’effectivement, le pro­blème, c’est le 1 %. Avec l’essor des mou­ve­ments po­pu­laires et des com­mu­ni­ca­tions so­ciales, le roi est nu. Des mo­bi­li­sa­tions in­édites prennent forme sous di­verses ap­pel­la­tions : les in­di­gnados, les oc­cupy Wall Street, le prin­temps arabe et plus près de chez nous, les carrés rouges. Cer­tains in­tel­lec­tuels et les médias-poubelles ri­canent, ce sont des mou­ve­ments « éphé­mères », sans « ob­jectif », des « cris de désespoir ».

Sur la ques­tion de l’éphémèrité, il faut être aveugle pour ne pas voir que les mou­ve­ments ac­tuels s’inscrivent dans la durée.
Au Québec en tout cas, il y a une conti­nuité évi­dente entre les Carrés rouges avec la Marche des femmes contre la pau­vreté (1995), le Sommet des peuples des Amé­riques (2001), les grèves contre Cha­rest (2003), la grève étu­diante de 2005, pour ne nommer que les épi­sodes les plus connus. Et là-dessus, il n’y a ni conspi­ra­tion ni se­cret. La po­pu­la­tion est de plus en plus consciente de ce qui se passe et ré­gu­liè­re­ment, elle trouve l’énergie pour dire basta.
Sur un autre re­gistre, il ne faut rien com­prendre pour ne pas voir que les luttes ont des ob­jec­tifs à la fois précis et amples. Les étu­diants, les femmes, les syn­di­qués, les éco­lo­gistes ar­rivent à chaque fois avec des re­ven­di­ca­tions concrètes, la plu­part du temps chif­frées. Ils prennent la peine de dé­mon­trer que ces re­ven­di­ca­tions n’ont rien de « dé­li­rantes », qu’elles s’inscrivent dans un contexte où la so­ciété peut faire des choix et n’a pas à se ré­si­gner de­vant les po­li­tiques do­mi­nantes, comme si celles-ci étaient « na­tu­relles ». On voit aujourd’hui par exemple que les po­li­tiques d’austérité, de dé­ficit zéro et d’autres agres­sions contre les ac­quis so­ciaux, non seule­ment ne sont pas « na­tu­relles », mais elles contri­buent à ag­graver la crise. Main­te­nant que c’est le FMI qui le dit et non le Forum so­cial mon­dial, peut-être que les do­mi­nants vont finir par écouter. Je se­rais sur­pris, mais sait-on jamais …

Enfin, loin d’être un cri de déses­poir, les mou­ve­ments ac­tuels portent une grande utopie, au sens noble du terme.
La re­cons­truc­tion de notre monde s’avère non seule­ment un es­poir, mais une né­ces­sité. La trans­for­ma­tion des per­sonnes en « res­sources » mar­chan­di­sables, le pillage des res­sources, l’idéologie agres­sive du tout-le-monde-contre-tout-le-monde pre­nant la forme du ra­cisme, de l’islamophobie et du co­lo­nia­lisme, sont contes­tées d’une ma­nière créa­tive et construc­tive, pour pro­mou­voir l’égalité, le bien commun, la so­li­da­rité. Cer­tains di­ront que ce n’est pas clair, mais il est fa­cile d’observer l’essor d’un nou­veau pa­ra­digme de l’émancipation, beau­coup plus riche et gé­né­reux que celui qu’on a connu avec le so­cia­lisme du ving­tième siècle. Cette éman­ci­pa­tion se vit à la très pe­tite échelle, dans les quar­tiers et les lieux de tra­vail, dans la créa­tion d’espaces de vie fonc­tion­nant avec d’autres va­leurs que ce que les do­mi­nants veulent im­poser. Il se vit à plus grande échelle avec des na­tions qui se re­cons­truisent dans la di­gnité, comme on le constate en Bo­livie par exemple où les au­toch­tones ont fini par convaincre tout le monde qu’on doit vivre en­semble dans la Pachamama.

Le nou­veau chemin de l’émancipation s’ouvre à toutes sortes d’initiatives.
Il est par dé­fi­ni­tion plu­ra­liste, flexible, à géo­mé­trie va­riable, car les peuples ont des his­toires, des cultures, des va­leurs qui les dis­tinguent. Ainsi à gauche, il n’y a plus de pensée « unique », d’ « avant-garde éclairée ». Paul Freire, ce grand cham­pion bré­si­lien de l’éducation po­pu­laire di­sait, « il n’y a pas de chemin. Le chemin, on le construit en marchant ».

Voir l’article original sur Nouveaux Cahiers du socialisme