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Au pays de l’inégalité

Rémi Léonard, 30 septembre 2013

La contestation populaire qui a agité le Brésil en juin dernier a marqué les esprits par son caractère spontané et son ampleur inédite. À l’origine un mouvement dédié à la lutte contre l’augmentation des tarifs des transports publics, il s’est rapidement transformé en un ras-le-bol généralisé. Retour sur un mouvement social en réorganisation.

À la source du mécontentement réside un facteur clé : les inégalités sociales. Le Brésil reste encore et toujours l’un des pays les plus inégalitaires au monde, au 143e rang sur 156 selon la Banque Mondiale. Pourtant, l’extrême pauvreté a beaucoup diminué depuis quelques années, notamment grâce à des programmes comme Fome Zero (Faim Zéro) ou Bolsa Família (Bourse Familiale) et à la hausse du salaire minimum, nous apprend Anne Latendresse, directrice du Centre d’études et de recherches sur le Brésil (CERB) de l’UQÀM. En même temps, « les riches continuent quand même de s’enrichir davantage », nuance-t-elle.

L’essor d’une nouvelle classe

Les millions de personnes qui se sont hissées hors de l’extrême pauvreté ont fini par constituer une nouvelle classe sociale. Cette « classe moyenne C », comme on l’appelle au Brésil, a depuis peu accès à la consommation grâce à un plus grand pouvoir d’achat, explique Ricardo Tranjan, un collaborateur du CERB originaire de São Paulo. « Elle est donc incluse par le marché économique, mais pas nécessairement par l’État », avance-t-il, et ce parce que les services publics, dont les transports en commun, demeurent largement inefficaces.

C’est en grande partie ce groupe social qui s’est retrouvé dans les rues brésiliennes cet hiver (notre été) pour protester contre le prix trop élevé des tickets de bus. Comme cette classe représente à elle seule entre 30% et 40% de la population, leur poids démographique est certainement l’une des raisons qui explique l’ampleur des manifestations, d’après Ricardo Tranjan.

Les travailleurs de l’ombre

Il serait toutefois illusoire de croire qu’un tel mouvement peut naître aussi spontanément sans assises solides. Depuis plusieurs années, une base militante organisée est engagée à travers des luttes sociales et ce sont eux qui sont à l’origine du mouvement, explique le brésilien, docteur en sciences politiques.

Tarifa Zero, donne-t-il en exemple, a été le mouvement à São Paulo qui a organisé les premières manifestations. En faveur de la gratuité du transport en commun, leur cause a cependant vite été mêlée aux multiples revendications issues du mouvement de masse qui a suivi. « À un moment donné, Tarifa Zero a même annoncé publiquement que dorénavant, il ne savait plus ce qui se passait, il n’organisait plus et ne participait plus aux protestations parce qu’il voyait dans la rues des demandes si conservatrices et si apolitiques, qu’il devait s’en distancer », explique Ricardo Tranjan.

« C’était un mouvement assez horizontal, sans porte-parole, sans chef, donc sans hiérarchie comme telle », confirme Anne Latendresse. « Il appartient à tout le monde », renchérit-elle, faisant un parallèle avec les mouvements de la place Taksim en Turquie ou Tahrir en Égypte, ainsi que les Occupy à travers le monde. « Le message derrière ça revient à dire : la ville nous appartient », exprime la professeure de géographie à l’UQÀM, qui s’intéresse entre autres aux mouvements urbains.

C’est aussi l’opinion de Charmain Levy, une experte du Brésil enseignant à l’Université du Québec en Outaouais. « Ce n’était pas un mouvement hautement organisé, c’était assez spontané et ça a duré presqu’un mois, ce qui est déjà beaucoup », analyse-t-elle.

Et maintenant ?

Mais que reste-t-il aujourd’hui de ces événements ? Le dernier développement majeur dans le dossier remonte au 7 septembre, Jour de l’Indépendance au Brésil, alors que plusieurs milliers de manifestants ont repris la rue à travers le pays afin de réaffirmer la force du mouvement, initié en juin dernier.

Au final, ils étaient beaucoup moins nombreux qu’au cœur de la contestation. « Le mouvement spontané a perdu de la force. Le 7 septembre, il n’était pas là », commente Ricardo Tranjan. « L’autre partie du mouvement, ceux qui sont là depuis longtemps, ils vont continuer à lutter, et peut-être que cette petite période d’explosion a augmenté leur pouvoir », avance-t-il.

Le Mundial à l’horizon

Charmain Levy croit aussi qu’il sera plus facile de mobiliser la population de nouveau, par exemple à l’occasion de la Coupe du Monde l’année prochaine. Joao Carlos Werlang, un militant sur le terrain à Porto Alegre, voit aussi dans la Coupe du Monde 2014 une occasion pour le mouvement de rebondir grâce au retour des grandes manifestations qu’il envisage déjà.

« Les gens ont compris que s’ils se mobilisent, le gouvernement allait réagir », reprend la professeure. « Si on a baissé les tarifs de transport en commun à certains endroits, et assez vite il faut le dire, ça démontre qu’il y a quelque chose qui a fonctionné », affirme-t-elle. En effet, le gain majeur de toute cette contestation découle directement de son objectif fondateur : bloquer la hausse des titres de transport public.

Anne Latendresse abonde dans le même sens en remarquant que « c’est toute une génération de jeunes qui s’est politisée et qui sait qu’en descendant dans la rue, elle peut obtenir des gains ». Et c’est sans compter tous les réseaux qui se sont créés par la rencontre de mouvements sociaux divers, et qui poursuivent toujours leurs actions, cette fois de manière un peu mieux organisée, en attendant avec ferveur la prochaine effervescence sociale.


Crédit photo : wikimedia commons / Gianluca Ramalho Misiti / Protesto do Movimento Passe Livre (MPL) em junho de 2013