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Après l’Afrique et l’Amérique latine

L'industrie minière canadienne frappe maintenant en Europe

Alain Deneault, 30 septembre 2013

Un lobbying plus prégnant que le résultat de n’importe quelle élection, une influence directe sur le libellé de textes de loi, un travail de division de la population pour mieux régner, un désastre écologique en perspective, des sociétés d’exploration qui jouent à la bourse la richesse des autres, des problèmes de santé publique qui s’annoncent, des préoccupations vives au chapitre des employés, un saccage du patrimoine culturel… Après les pays d’Afrique, d’Amérique du Sud et d’Asie, la Roumanie et plus largement l’Europe découvrent ces années-ci les méthodes canadiennes d’acquisition, d’exploration et d’exploitation de gisements miniers.

À Roşia Montană, la canadienne Gabriel Resources menace de déverser 13 000 tonnes de cyanure par an pour y exploiter la plus importante mine d’or à ciel ouvert projetée en Europe. Cela représente pour l’ensemble du chantier une production de 215 millions de mètres cubes de déchets cyanurés, censés être stockés à vie dans un vaste dépôt faisant huit kilomètres de diamètre et 400 mètres de profondeur. Cela a lieu de surcroît dans une vallée où se trouve un village vieux de 2000 ans. Pour y parvenir, Gabriel Resources a neutralisé le processus politique en réclamant en justice 100 000 € en dommages et intérêts auprès de l’ancien ministre de l’Environnement, Attila Korodi, et du secrétaire d’État, Silviu Stoica, lorsqu’ils ont cherché à mettre fin au projet. La loi spéciale que sera appelé à voter prochainement le parlement roumain prévoit une cession de souveraineté au profit de l’entreprise.

Elle aurait ainsi les pleins pouvoirs pour exproprier elle-même les populations aux abords du site, aménager le territoire à sa guise, établir les dédommagements des expropriations, voire élargir le périmètre de l’exploitation, devenant ainsi un État dans l’État. Son projet est pourtant terrifiant. Il consiste à dynamiter les quatre sommets de montagnes dans lesquelles se trouvent des galeries minières patrimoniales datant de l’Empire romain. On parle de site patrimoniaux qui pourraient être potentiellement protégés par l’UNESCO. Aussi, les séances de dynamitage risquent de dégager dans l’air des particules toxiques respirables nuisant gravement à la santé des gens.
Tout cela pour l’or, minerai sans grande utilité sociale ou technique, qui existe déjà en abondance. Il sert essentiellement aux banques et à l’industrie de la joaillerie. Son exploitation est vorace en eau, en plus de menacer les écosystèmes. À cela s’ajoute d’autres motifs de préoccupation : à l’or de Roşia Montană s’ajouterait l’uranium, selon des informations qui doivent encore être confirmées.

Beaucoup spéculent sur le rôle que la corruption a pu jouer dans cette histoire. Les 700 emplois créés par le projet ne le justifient en rien. Lorsque l’ONG Albernus Maior a obtenu de la Cour d’appel de la région d’Alba Iulia que soient déclarés illégaux les plans d’urbanisme de Gabriel Resources en 2008, la société minière a obtenu du ministre de l’Environnement et des Forêts, Laszlo Borbely, qu’il reprenne tout simplement le processus d’autorisation du projet d’exploitation. La volonté du lobby minier canadien semble plus forte que celle du peuple roumain et des élus qui sont censés en être les fidèles interprètes.

Le projet suscite depuis des semaines une vague de révoltes populaires jamais vues depuis la chute du régime communiste dans toutes les villes du pays et à l’étranger, unissant dans une même cause des courants politiques d’ordinaire opposés.

Un Canadien errant…

« The world needs more Canada » disent souvent les anglophones canadiens. En Roumanie, on en a assez. En Grèce également. Ce pays mis financièrement à genoux par les ingénieurs de la finance internationale goûte à son tour aux délicatesses de l’industrie canadienne, où les projets de l’Eldorado Gold dans le riche écosystème de Skouriès font craindre le pire aux populations avoisinantes.

Dans le monde, trois sociétés minières sur quatre sont canadiennes. Plusieurs ne proviennent pas directement d’ici. Au Canada, on enregistre des sociétés minières depuis l’Australie, Israël, la France, la Suède ou les États-Unis, par exemple, car le cadre administratif canadien les immunise partout où elles sévissent. L’État fédéral a aménagé sa réglementation et ses politiques fiscales de façon à favoriser le financement des activités spéculatives d’exploration comme à Roşia Montană. Il est exceptionnel qu’un tribunal permette des poursuites judiciaires à l’encontre d’une entreprise pour ses agissements à l’extérieur de nos frontières. Le Canada couvre légalement les sociétés minières en cas de corruption et d’abus à l’étranger, comme le constate même l’OCDE. Et la diplomatie canadienne soutient activement les sociétés minières. Pourtant, à l’échelle nationale autant qu’internationale, l’industrie minière canadienne affiche un piètre dossier environnemental, social, politique, sécuritaire et fiscal. On le constate lorsque l’on prend la peine de consulter la documentation pléthorique qui existe sur la question. De par le monde, des commissions parlementaires, des cours de justice, des panels d’experts de l’ONU, des observateurs indépendants, des spécialistes de l’économie du Sud ou encore des reporters chevronnés ont témoigné des abus, sinon des crimes, que commettent ou soutiennent régulièrement des sociétés minières canadiennes qui oeuvrent à l’étranger.


Alain Deneault est auteur, avec William Sacher, de Paradis sous terre, Comment le Canada est devenu la plaque tournante de l’industrie minière mondiale, Montréal/Paris, Écosociété/Rue de l’échiquier, 2012, et de « L’industrie minière reine du Canada », Paris, Le Monde diplomatique, septembre 2013.