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La Bataille du voile

Frantz Fanon, 25 septembre 2013

Frantz Fanon a abordé sous le titre de la ba­taille du voile, l’enjeu cen­tral constitué par le thème du dé­voi­le­ment des femmes al­gé­riennes du­rant la do­mi­na­tion co­lo­niale fran­çaise. Le voile des femmes était consi­déré comme le sym­bole par ex­cel­lence de la na­ture ré­tro­grade de la so­ciété al­gé­rienne et la co­lo­ni­sa­tion pré­sentée comme une mis­sion de ci­vi­li­sa­tion qui se don­nait pour ob­jectif pre­mier de li­bérer les al­gé­riennes du pa­triarcat arabo-musulman dont elles étaient vic­times en les dévoilant.

Avec le voile, les choses se pré­ci­pitent et s’ordonnent. La femme al­gé­rienne est bien aux yeux de l’observateur « Celle qui se dis­si­mule der­rière le voile. » Nous al­lons voir que ce voile, élé­ment parmi d’autres de l’ensemble ves­ti­men­taire tra­di­tionnel al­gé­rien, va de­venir l’enjeu d’une ba­taille gran­diose, à l’occasion de la­quelle les forces d’occupation mo­bi­li­se­ront leurs res­sources les plus puis­santes et les plus di­verses, et où le co­lo­nisé dé­ploiera une force éton­nante d’inertie.

La so­ciété co­lo­niale, prise dans son en­semble, avec ses va­leurs, ses lignes de force et sa phi­lo­so­phie, ré­agit de façon assez ho­mo­gène en face du voile. Avant 1954, plus pré­ci­sé­ment, de­puis les an­nées 1930 – 1935, le combat dé­cisif est en­gagé. Les res­pon­sables de l’administration fran­çaise en Al­gérie, pré­posés à la des­truc­tion de l’originalité d’un peuple, chargés par les pou­voirs de pro­céder coûte que coûte à la désa­gré­ga­tion des formes d’existence sus­cep­tibles d’évoquer de près ou de loin une réa­lité na­tio­nale, vont porter le maximum de leurs ef­forts sur le port du voile, conçu en l’occurrence, comme sym­bole du statut de la femme algérienne.

Une telle po­si­tion n’est pas la consé­quence d’une in­tui­tion for­tuite. C’est à partir des ana­lyses des so­cio­logues et eth­no­logues que les spé­cia­listes des af­faires dites in­di­gènes et les res­pon­sables des Bu­reaux arabes co­or­donnent leur tra­vail. A un pre­mier ni­veau, il y a une re­prise pure et simple de la fa­meuse for­mule : « Ayons les femmes, le reste suivra. » Cette ex­pli­ci­ta­tion se contente sim­ple­ment de re­vêtir une al­lure scien­ti­fique avec les « dé­cou­vertes » des sociologues.

Sous le type pa­tri­li­néaire de la so­ciété al­gé­rienne, les spé­cia­listes dé­crivent une struc­ture par les oc­ci­den­taux comme une so­ciété de l’extériorité, du for­ma­lisme et du per­son­nage. La femme al­gé­rienne, in­ter­mé­diaire entre les forces obs­cures et le groupe, pa­raît alors re­vêtir une im­por­tance pri­mor­diale. Der­rière le pa­triarcat vi­sible, ma­ni­feste, on af­firme l’existence, plus ca­pi­tale, d’un ma­triarcat de base. Le rôle de la mère al­gé­rienne, ceux de la grand-mère, de la tante, de la « vieille » sont in­ven­to­riés et précisés.

L’administration co­lo­niale peut alors dé­finir une doc­trine po­li­tique pré­cise : « Si nous vou­lons frapper la so­ciété al­gé­rienne dans sa contex­ture, dans ses fa­cultés de ré­sis­tance, il nous faut d’abord conquérir les femmes ; il faut que nous al­lions les cher­cher der­rière le voile où elles se dis­si­mulent et dans les mai­sons où l’homme les cache. » C’est la si­tua­tion de la femme qui sera alors prise comme thème d’action.

L’administration do­mi­nante veut dé­fendre so­len­nel­le­ment la femme hu­mi­liée, mise à l’écart, cloî­trée… On dé­crit les pos­si­bi­lités im­menses de la femme, mal­heu­reu­se­ment trans­formée par l’homme al­gé­rien en objet inerte, dé­mo­né­tisé, voire déshu­ma­nisé. Le com­por­te­ment de l’Algérien est dé­noncé très fer­me­ment et as­si­milé à des sur­vi­vances moyen­âgeuses et bar­bares. Avec une science in­finie, la mise en place d’un réquisitoire-type contre l’Algérien sa­dique et vam­pire dans son at­ti­tude avec les femmes, est en­tre­prise et menée à bien. L’occupant amasse au­tour de la vie fa­mi­liale de l’Algérien tout un en­semble de ju­ge­ments, d’appréciations, de consi­dé­rants, mul­ti­plie les anec­dotes et les exemples édi­fiants, ten­tant ainsi d’enfermer l’Algérien dans un cercle de culpabilité.

Des so­ciétés d’entraide et de so­li­da­rité avec les femmes al­gé­riennes se mul­ti­plient. Les la­men­ta­tions s’organisent. « On veut faire honte à l’Algérien du sort qu’il ré­serve à la femme. » C’est la pé­riode d’effervescence et de mise en ap­pli­ca­tion de toute une tech­nique d’infiltration au cours de la­quelle des meutes d’assistantes so­ciales et d’animatrices d’œuvres de bien­fai­sances se ruent sur les quar­tiers arabes.

C’est d’abord le siège des femmes in­di­gentes et af­fa­mées qui est entrepris.

A chaque kilo de se­moule dis­tribué cor­res­pond une dose d’indignation contre le voile et la claus­tra­tion. Après l’indignation, les conseils pra­tiques. Les femmes al­gé­riennes sont in­vi­tées à jouer un « rôle fon­da­mental, ca­pital » dans la trans­for­ma­tion de leur sort. On les presse de dire non à une su­jé­tion sé­cu­laire. On leur dé­crit le rôle im­mense qu’elles ont à jouer. L’administration co­lo­niale in­vestit des sommes im­por­tantes dans ce combat. Après avoir posé que la femme constitue le pivot de la so­ciété al­gé­rienne, tous les ef­forts sont faits pour en avoir le contrôle.

L’Algérien, est-il as­suré, ne bou­gera pas, ré­sis­tera à l’entreprise de des­truc­tion cultu­relle menée par l’occupant, s’opposera à l’assimilation, tant que sa femme n’aura pas ren­versé la va­peur. Dans le pro­gramme co­lo­nia­liste, c’est à la femme que re­vient la mis­sion his­to­rique de bous­culer l’homme al­gé­rien. Convertir la femme, la ga­gner aux va­leurs étran­gères, l’arracher à son statut, c’est à la fois conquérir un pou­voir réel sur l’homme et pos­séder les moyens pra­tiques, ef­fi­caces, de dé­struc­turer la culture algérienne.

Avec l’intellectuel al­gé­rien, l’agressivité ap­pa­raît dans toute sa den­sité. Le fellah, « es­clave passif d’un groupe ri­gide » trouve une cer­taine in­dul­gence de­vant le ju­ge­ment du conqué­rant. Par contre, l’avocat et le mé­decin sont dé­noncés avec une ex­cep­tion­nelle vi­gueur. Ces in­tel­lec­tuels, qui main­tiennent leurs épouses dans un état de semi-esclavage, sont lit­té­ra­le­ment dé­si­gnés du doigt. La so­ciété co­lo­niale s’insurge avec vé­hé­mence contre cette mise à l’écart de la femme al­gé­rienne. On s’inquiète, on se pré­oc­cupe de ses mal­heu­reuses, condam­nées « à faire des gosses », em­mu­rées, interdites.

En face de l’intellectuel al­gé­rien, les rai­son­ne­ments ra­cistes sur­gissent avec une par­ti­cu­lière ai­sance. Tout mé­decin qu’il est, dira-t-on, il n’en de­meure pas moins arabe… « Chassez le na­turel, il re­vient au galop »… Les illus­tra­tions de ce racisme-là peuvent être in­dé­fi­ni­ment mul­ti­pliées. En clair, il est re­proché à l’intellectuel de li­miter l’extension des ha­bi­tudes oc­ci­den­tales ap­prises, de ne pas jouer son rôle de noyau actif de bou­le­ver­se­ment de la so­ciété co­lo­nisée, de ne pas faire pro­fiter sa femme des pri­vi­lèges d’une vie plus digne et plus profonde…

Dans les grandes ag­glo­mé­ra­tions, il est tout à fait banal d’entendre un Eu­ro­péen confesser avec ai­greur n’avoir ja­mais vu la femme d’un Al­gé­rien qu’il fré­quente de­puis vingt ans. A un ni­veau d’appréhension plus diffus, mais hau­te­ment ré­vé­la­teur, on trouve la consta­ta­tion amère que « nous tra­vaillons en vain »… que « l’Islam tient sa proie. »

En pré­sen­tant l’Algérien comme une proie que se dis­pu­te­raient avec une égale fé­ro­cité l’Islam et la France oc­ci­den­tale, c’est toute la dé­marche de l’occupant, sa phi­lo­so­phie et sa po­li­tique qui se trouvent ainsi ex­pli­ci­tées. Cette ex­pres­sion in­dique en effet que l’occupant, mé­con­tent de ses échecs, pré­sente de façon sim­pli­fiante et pé­jo­ra­tive, le sys­tème de va­leurs à l’aide du­quel l’occupé s’oppose à ses in­nom­brables offensives.

Les forces oc­cu­pantes, en por­tant sur le voile de la femme al­gé­rienne le maximum de leur ac­tion psy­cho­lo­gique, de­vaient évi­dem­ment ré­colter quelques ré­sul­tats. Cà et là il ar­rive donc que l’on « sauve » une femme qui, sym­bo­li­que­ment, est dévoilée.

Ces femmes-épreuves, au vi­sage nu et au corps libre, cir­culent dé­sor­mais, comme mon­naie forte dans la so­ciété eu­ro­péenne d’Algérie. Il règne au­tour de ces femmes une at­mo­sphère d’initiation. Les Eu­ro­péens sur­ex­cités et tout à leur vic­toire, par l’espèce de transe qui s’empare d’eux, évoquent les phé­no­mènes psy­cho­lo­giques de la conver­sion. Et de fait, dans la so­ciété eu­ro­péenne, les ar­ti­sans de cette conver­sion gagnent en consi­dé­ra­tion. On les envie. Ils sont si­gnalés à la bien­veillante at­ten­tion de l’administration.

Les res­pon­sables du pou­voir, après chaque succès en­re­gistré, ren­forcent leur convic­tion dans la femme al­gé­rienne conçue comme sup­port de la pé­né­tra­tion oc­ci­den­tale dans la so­ciété au­toch­tone. Chaque voile re­jeté dé­couvre aux co­lo­nia­listes des ho­ri­zons jusqu’alors in­ter­dits, et leur montre, mor­ceau par mor­ceau, la chair al­gé­rienne mise à nu. L’agressivité de l’occupant, donc ses es­poirs, sortent dé­cu­plés en voie de dis­lo­ca­tion après chaque vi­sage dé­cou­vert. Chaque nou­velle femme al­gé­rienne dé­voilée an­nonce à l’occupant une so­ciété al­gé­rienne aux sys­tèmes de dé­fense en voie de dis­lo­ca­tion, ou­verte et dé­foncée. Chaque voile qui tombe, chaque corps qui se li­bère de l’étreinte tra­di­tion­nelle du haïk, chaque vi­sage qui s’offre au re­gard hardi et im­pa­tient de l’occupant, ex­prime en né­gatif que l’Algérie com­mence à se re­nier et ac­cepte le viol du co­lo­ni­sa­teur. La so­ciété al­gé­rienne avec chaque voile aban­donné semble ac­cepter de se mettre à l’école du maître et dé­cider de changer ses ha­bi­tudes sous la di­rec­tion et le pa­tro­nage de l’occupant.images.

Mais éga­le­ment il y a chez l’Européen cris­tal­li­sa­tion d’une agres­si­vité, mise en ten­sion d’une vio­lence en face de la femme al­gé­rienne. Dé­voiler cette femme, c’est mettre en évi­dence la beauté, c’est mettre à nu son se­cret, briser sa ré­sis­tance, la faire dis­po­nible pour l’aventure. Ca­cher le vi­sage, c’est aussi dis­si­muler un se­cret, c’est faire exister un monde du mys­tère et du caché. Confu­sé­ment, l’Européen vit à un ni­veau fort com­plexe sa re­la­tion avec la femme al­gé­rienne. Vo­lonté de mettre cette femme à portée de soi, d’en faire un éven­tuel objet de possession.

Cette femme qui voit sans être vue frustre le co­lo­ni­sa­teur. Il n’y a pas ré­ci­pro­cité. Elle ne se livre pas, ne se donne pas, ne s’offre pas. L’Algérien a, à l’égard de la femme al­gé­rienne, une at­ti­tude dans l’ensemble claire. Il ne la voit pas. Il y a même vo­lonté per­ma­nente de ne pas aper­ce­voir le profil fé­minin, de ne pas faire at­ten­tion aux femmes. Il n’y a donc pas chez l’Algérien, dans la rue ou sur une route, cette conduite de la ren­contre in­ter­sexuelle que l’on dé­crit aux ni­veaux du re­gard, de la pres­tance, de la tenue mus­cu­laire, des dif­fé­rentes conduites trou­blées aux­quelles nous a ha­bi­tués la phé­no­mé­no­logie de la rencontre.

L’Européen face à l’Algérienne veut voir. Il ré­agit de façon agres­sive de­vant cette li­mi­ta­tion de sa per­cep­tion. Frus­tra­tion et agres­si­vité ici en­core vont évo­luer de façon per­ma­nente.
L’agressivité va se faire jour, d’abord dans des at­ti­tudes struc­tu­ra­le­ment am­bi­va­lentes et dans le ma­té­riel oni­rique que l’on met en évi­dence in­dif­fé­rem­ment chez l’Européen normal ou souf­frant de troubles névropathiques.

Frantz Fanon, L’an V de la ré­vo­lu­tion Algérienne


Voir en ligne : Nouveaux Cahiers du socialisme