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Prendre la rue contre la lesbophobie

Marie-Eve Lefebvre, 3 septembre 2013

Le 8 août dernier avait lieu dans le cadre du festival Pervers/Cité la seconde Marche montréalaise des lesbiennes, où plus de 1000 lesbiennes, dykes, gouines, butches, fems, studs, bis, genderqueers et trans ont pris la rue pour dénoncer la lesbophobie et affirmer la diversité de leur communauté.

Pourquoi instiguer une Marche des lesbiennes alors qu’il existe déjà plusieurs festivals et évènements pour célébrer la fierté gaie ? Parce que la lesbophobie a la particularité de conjuguer homophobie et sexisme, et que les victimes de lesbophobie vivent par conséquent une double oppression, à laquelle peut venir s’ajouter d’autres formes de discrimination concernant leur ethnicité ou leur classe sociale, par exemple.

« En tant que lesbiennes, on partage une identité politique commune qui nous est propre et qui ne trouve pas complètement sa place ni dans les milieux Queer, ni dans le Village, ni dans les milieux féministes », déclarent les organisatrices sur la page Facebook de l’événement. « Par cette marche, nous souhaitons poser une première pierre dans la reconstruction politique et identitaire de notre communauté lesbienne », ajoutent-elles.

Diversifier les représentations

La Marche a aussi pour objectif de montrer et de valoriser la diversité de la communauté, diversité qui a tendance à être très peu – et très mal – représentée par les grands médias et dans la culture populaire. On parle alors d’invisibilisation de la communauté lesbienne, c’est-à-dire la normalisation d’un certain type de lesbiennes – celles qui correspondent aux représentations hypersexualisées dans la culture populaire issue de Hollywood et de la pornographie destinée aux hommes hétérosexuels – et l’effacement de toute autre forme de représentation du lesbianisme.

Le contrecoup de cette vision réductrice : les membres de la communauté qui n’entrent pas dans le moule de la lesbienne « type » n’arrivent pas à trouver leur place dans la société. La pression de correspondre aux normes de genre – selon lesquelles une « vraie » femme est féminine et douce, par exemple – est extrêmement forte, et encore aujourd’hui de nombreuses lesbiennes choisissent de ne pas révéler leur orientation sexuelle à leurs pairs de crainte de subir un rejet ou encore d’être la cible de plaisanteries ou de harcèlement.

Exiger que l’on remette en question les stéréotypes et que l’on représente tous les pans de la communauté en criant haut et fort son identité lesbienne est donc une démarche primordiale pour les organisatrices. « Il est important pour nous d’utiliser et de repolitiser l’identité lesbienne, comme identité individuelle et en tant que communauté politique. Le sexisme et la lesbophobie s’alimentent l’un l’autre et entraînent une expérience genrée propre aux gouines, différente de celle vécue par les non-gouines », lit-on sur Facebook.

« Une marche par les lesbiennes, pour les lesbiennes »

Après une longue réflexion, les instigatrices ont fait le choix politique d’organiser une Marche non-mixte, ouverte seulement « aux personnes qui s’identifient comme lesbiennes/gouines/dykes », lit-on dans leur communiqué. Tout en insistant sur le fait qu’elles ne « joueraient pas à la police », les organisatrices de la Marche ont demandé aux sympathisant.e.s non lesbiennes de respecter leur décision de non-mixité : « c’est une marche par les lesbiennes, pour les lesbiennes », ajoutent-elles.

Qui est considérée comme lesbienne et qui ne l’est pas ? Les organisatrices ont insisté à de nombreuses reprises sur l’importance de prioriser le genre construit plutôt que le sexe en matière d’identité, c’est-à-dire notamment d’ouvrir l’évènement aux personnes trans qui s’identifient comme lesbiennes. « Pour nous, le terme gouine embrasse une grande diversité de personnes, célèbre cette diversité et ne cherche pas à nier les différences identitaires et les oppressions spécifiques que peuvent vivre les lesbiennes sur l’axe sexe / race / classe », déclarent-elles sur leur page Facebook. « On crée un espace pour nous qui partageons cette identité et vivons des oppressions communes », résument-elles.

Solidarité nationale et internationale 

La Marche se veut aussi une manière pour la communauté lesbienne de manifester sa solidarité avec les personnes LGBTQ de partout dans le monde qui vivent l’oppression quotidiennement. Parmi les pays cités pour leurs politiques discriminatoires : la Russie, avec la nouvelle loi anti-propagande gaie du gouvernement Poutine, l’Afrique du Sud, ou l’on assiste à de nombreux viols collectifs et à des meurtres ouvertement lesbophobes, et la France, avec la réaction de l’extrême droite à la loi Taubira sur le mariage pour tous.

Depuis la première Marche l’an dernier, les organisatrices insistent également sur l’importance de joindre les luttes, de faire front commun devant les différentes oppressions vécues non pas seulement par les lesbiennes, mais par plusieurs autres franges de la société. Outre les luttes menées à l’international, les organisatrices ont choisi d’appuyer le mouvement Idle No More afin de prendre « position contre toute forme de colonialisme tant au Canada qu’au Québec », lit-on dans un communiqué. Ce faisant, elles souhaitaient démontrer leur « soutien indéfectible envers la lutte des peuples autochtones pour l’autodétermination et contre l’oppression coloniale et raciste de systèmes politiques et économiques actuels. »

Widia Larivière, l’une des fondatrices du mouvement Idle No More, a été invitée à prendre la parole avant le départ de la marche. « Avant la colonisation européenne, les personnes bispirituelles autochtones jouaient un rôle important dans leurs communautés », a-t-elle déclaré à la foule. « Depuis la colonisation, ces dernières sont triplement marginalisées, pour le fait d’être lesbiennes ou transgenre, pour le fait d’être autochtones et pour le fait d’être une femme. Nous sommes honorées de pouvoir compter sur l’appui de plusieurs groupes luttant pour la justice sociale », a t-elle ajouté.

Contre le sexisme et la misogynie

La Marche des lesbiennes a lieu dans le cadre du festival Pervers/Cité, qui vise à sortir les célébrations LGBTQ du « climat où prévaut l’agenda corporatif gai et l’aseptisation homogénéisé des queers. » À l’instar des instigateurs et instigatrices du festival, les organisatrices de la marche veulent d’abord remettre en question les normes et les politiques conservatrices de nos gouvernements.

La première Dyke March, organisée par les Lesbian Avengers, a eu lieu en 1993 à Washington, aux États-Unis, et visait à protester contre ce qu’elles percevaient comme une reproduction au sein de la communauté LGBTQ des oppressions liées au sexisme et à la misogynie présents dans d’autres pans de la société. La Marche des lesbiennes de Montréal s’inscrit dans le même esprit : elle vise à dénoncer non seulement l’homophobie dont les lesbiennes sont la cible, mais également le sexisme vécu par le genre féminin au sens large du terme.


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Crédit Photo : flickr - Thien V