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Pacific NO es Colombia : Une pétrolière canadienne condamnée par un tribunal populaire en Colombie

Éva Mascolo-Fortin, 3 septembre 2013

À Bogotá, Colombie, un tribunal des peuples condamnait publiquement une pétrolière canadienne le 18 août. Ce verdict venait clore le Tribunal populaire contre les politiques extractives en Colombie, un tribunal éthique et politique visant à créer un espace de visibilité et de mobilisation autour d’un modèle de développement extractif brimant les droits des collectivités et des travailleurs. Le jugement rendu blâme la multinationale canadienne Pacific Rubiales Energy (PRE), enregistrée à la Bourse de Toronto et présentement en pleine expansion en Colombie, pour diverses violations de droits humains, de droits du travail, de droits des peuples autochtones et de droits environnementaux.

Les 13 et 14 juillet derniers, une délégation québécoise et canadienne, mobilisée à l’invitation du Projet Accompagnement Solidarité Colombie (PASC) et réunissant 19 délégué.e.s de huit organisations dont des syndicats, des organisations sociales et le parti Québec solidaire, a participé à l’audience sur les agissements de Pacific Rubiales Energy à Puerto Gaitán, à proximité du champ pétrolier le plus important au pays. Les témoignages présentés lors de l’audience rassemblant quelque 600 personnes ont contribué à dresser un bilan très peu reluisant, aux niveaux social et environnemental, des activités pétrolières dans la région.

¿ Es Pacific Colombia ?

Pacific Rubiales Energy, un géant du pétrole opérant principalement en Colombie et au Pérou, exploite le champ de Campo Rubiales dans le cadre d’un partenariat public-privé avec ECOPETROL, l’entreprise pétrolière nationale, progressivement ouverte à la participation du privé depuis une réforme de la réglementation du secteur de l’énergie en 2003.

PRE emploie une stratégie de relations publiques souvent tape-à-l’œil, par exemple en commanditant la sélection nationale de foot et en disséminant ici et là des publireportages et son slogan Pacific es Colombia (Pacific est la Colombie). Le contrôle étroit par l’entreprise de son image médiatique correspond à sa volonté d’assurer la confiance des investisseurs en propageant une image de stabilité et de bénéfices pour le pays.

Dommages collatéraux

Les communautés autochtones Sikuani, dont les territoires traditionnels sont situés à proximité des champs pétroliers, voient diverses atteintes à l’intégrité de leur territoire, sans avoir été consultées au préalable. L’extraction et la construction des infrastructures qui y sont reliées entraînent des déplacements forcés et un achalandage important de camions destinés au transport du pétrole. La circulation sur leur territoire est par ailleurs restreinte par des barrages visant à contrôler l’accès aux installations pétrolières, au moyen de forces de sécurité privées mais aussi publiques.

Au niveau environnemental, l’exploitation pétrolière met une pression importante sur les ressources hydriques du fleuve Guaviare, d’où est puisée l’eau introduite dans les gisements. Le 6 août 2013, soit un mois après l’annonce par l’agence environnementale colombienne d’une simplification des procédures d’attribution des permis pour le secteur des hydrocarbures, la compagnie recevait une autorisation pour augmenter le volume d’eau utilisé à Campo Rubiales, ce qui lui permettra de hausser sa production de 10 000 barils de pétrole par jour d’ici la fin de l’année.

Intimidation envers les leaders syndicaux

Les délégué.e.s ont pu constater une précarité extrême de la liberté d’association et du droit à la négociation collective. La Unión sindical obrera (USO), le principal syndicat des travailleurs du pétrole au pays, n’est pas reconnu par l’entreprise comme interlocuteur et fait l’objet d’une campagne de diffamation systématique. De vives tensions perdurent depuis un conflit de travail en 2011 alors que la multinationale, après avoir initialement conclu une entente avec la USO, a rejeté celle-ci pour préférer négocier avec un nouveau syndicat issu des employés administratifs de la compagnie, plus favorable à l’entreprise et qualifié de sindicato amarillo (syndicat contrôlé par la partie patronale).

Suite au conflit, la USO a vu son nombre d’affiliés à Campo Rubiales diminuer drastiquement. Ceci en raison de diverses pratiques anti-syndicales, notamment des liquidations de contrats, de l’intimidation et la création de listes noires de sympathisants syndicaux à ne pas embaucher. Ces pratiques sont facilitées par un système généralisé de sous-traitance impliquant plusieurs échelons d’intermédiaires et des contrats de courte durée, généralement de 28 jours. Cette intimidation va loin : en décembre 2012, l’assassinat d’un syndicaliste à Puerto Gaitán obligeait le bureau local du syndicat à fermer ses portes.

La justice populaire… à quoi ça sert ?

Le jugement rendu par un tribunal populaire est avant tout une condamnation morale : son intérêt réside dans la visibilité obtenue, mais aussi dans les processus de documentation et de mobilisation engendrés. Fait intéressant, cette perspective d’une justice par et pour les peuples fait écho en Colombie à diverses initiatives mettant en œuvre une forme de démocratie populaire dans le domaine législatif. Le Congrès des peuples (Congreso de los pueblos), une plate-forme multisectorielle de mouvements sociaux constituée en 2010, a ainsi pour objectif d’élaborer collectivement des propositions de loi alternatives.

Ces exercices pratiques de démocratie et de justice par les peuples sont un apport important à l’action collective face aux lacunes en matière d’accès à la justice. Encore une fois, le jugement du tribunal éthique rappelle les limites de la justice institutionnelle concernant les agissements à l’étranger des entreprises canadiennes, ainsi que l’insuffisance des mécanismes créés par l’Accord parallèle sur le travail inclus dans l’accord de libre-échange entre le Canada et la Colombie en vigueur en 2011.

La solidarité internationale

Trois jours après avoir témoigné à l’audience, un leader syndical recevait des menaces de mort à son domicile. Ces menaces surviennent alors que le syndicat ouvrira de nouveau son bureau de Puerto Gaitán en septembre 2013. Dans cette conjoncture, et alors que PRE sollicite un renouvellement pour 2016 de son contrat pour 25 ans supplémentaires, un appui international aux travailleurs et aux communautés locales de Puerto Gaitán est essentiel afin d’assurer la sécurité des défenseurs des droits, de donner de la visibilité aux exactions commises et de faire pression pour le respect des droits.


Éva Mascolo-Fortin, du Comité pour les droits humains en Amérique latine (CDHAL) a fait partie de la délégation québécoise à l’audience pétrolière de juillet dernier à Puerto Gaitán, Colombie

Les huit organisations qui ont participé à la délégation sont : l’Alliance de la fonction publique du Canada (AFPC), le Colombia Action Solidarity Alliance (CASA), le Comité pour les droits humains en Amérique latine (CDHAL), la Confédération des syndicats nationaux (CSN), le Groupe d’orientations sur les politiques dans les Amériques (GOPA) du Conseil canadien de la coopération internationale (CCCI), le Parti Québec Solidaire, le Syndicat des communications, de l’énergie et du papier (SCEP) et le Syndicat des travailleurs et travailleuses des postes (STTP).

Crédit Photo : Éva Mascolo-Fortin