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Cambodge : Des élections truffées d’irrégularités

Isabelle L’Héritier, 3 septembre 2013

Depuis la sortie des résultats préliminaires de l’élection du 28 juillet, les comités d’observateurs se sont mis en branle pour mettre en lumière les irrégularités rapportées en masse tout au long de période électorale.

Contestant la victoire du Parti populaire cambodgien (CPP), le principal parti d’opposition, le Parti du sauvetage national du Cambodge (CNRP), réclame qu’une commission d’enquête élucide les allégations de fraude électorales qui pèsent sur le Premier ministre Hun Sen, au pouvoir depuis 28 ans au Cambodge.

Des élections contestées

Les résultats préliminaires publiés par le CPP indiquent une percée majeure pour le CNRP. Grâce à l’importante participation des jeunes lors du vote, le principal parti d’opposition aurait récolté 44,46% des votes contre 48,83% pour le CPP. Le gouvernement en place conserverait ainsi sa majorité parlementaire avec 68 sièges contre 55 pour le CNRP.

Affirmant que les votes auraient été manipulés en faveur du CPP, le parti d’opposition rejette les résultats et revendique la victoire avec 63 des 123 sièges du parlement. Malgré le premier bilan publié par le CPP, les résultats officiels de l’élection demeurent inconnus. En attente de la réévaluation des votes par le comité d’investigation, le peuple cambodgien reste plongé dans le doute.

Selon le Comité pour des élections libres et justes au Cambodge (Comfrel), l’élection de 2013 a été la moins légitime depuis le retour de la démocratie au pays en 1993. Leurs observations démontrent que le nombre d’irrégularités rapportées serait quatre fois plus important que lors des élections de 2008. Selon le président du CNRP, Sam Rainsy, 1,3 million de partisans de l’opposition n’auraient pu exercer leur droit de vote le 28 juillet dernier, leurs noms ne figurant pas sur les listes électorales. Ces chiffres récoltés par l’opposition renforcent les appréhensions du Comfrel qui avait recueilli les mêmes données lors d’un recensement effectué quelques mois avant l’élection.

Un système frauduleux

Parmi les fraudes rapportées, le nombre préoccupant de noms manquants sur les listes officielles du NEC a été l’anomalie la plus fréquemment signalée. Dans d’autres cas, des électeurs inscrits à des bureaux de votes à travers le pays se sont plaints que leur nom, adresse ou date de naissance ne correspondaient pas aux listes officielles, les privant ainsi de leur droit de vote.

Selon Koul Panha, directeur exécutif du Comfrel, de nombreux électeurs auraient également réalisé au moment du vote que des individus avaient déjà utilisé leur nom et voté à leur place. « Nos recherches ont démontré que des centaines de milliers de noms d’électeurs ont été créés par le NEC afin de permettre à certaines personnes de voter deux fois », a dénoncé Sam Rainsy lors d’une conférence de presse tenue à Phnom Penh la veille de l’élection. Quelques heures avant l’ouverture des bureaux de vote, le Comfrel a aussi remarqué que l’encre utilisée pour marquer les doigts des électeurs ayant déjà voté s’effaçait facilement, permettant ainsi aux falsificateurs de voter à plusieurs reprises.

Finalement, parmi les nombreuses irrégularités, des informateurs auraient renseigné le CNRP que les comités d’élection d’au moins deux des vingt-trois provinces prévoyaient utiliser un nombre considérable d’identités de Cambodgiens travaillant en Thaïlande, donc absents du pays au moment du vote, afin d’augmenter les votes du CPP. Cette allégation ne pourra toutefois être vérifiée qu’au cours d’investigations ultérieures.

Afin de faire suite aux nombreuses plaintes comparables, un comité d’enquête, mis sur pied suite à une demande du CNRP, vérifie présentement les irrégularités rapportées tout au long de la période électorale par les comités d’observateurs. Néanmoins, le pouvoir de ce comité reste limité.

Des partis d’opposition peu médiatisés

Tout au long de la campagne électorale, le Premier ministre Hun Sen a contrôlé les médias khmers en sa faveur, ne laissant presqu’aucune visibilité à l’opposition politique. Certaines populations rurales, n’ayant accès qu’aux chaines télévisées d’État, demeurent très peu informées sur l’existence des partis d’opposition.

Les habitants vivant en région n’ont ainsi pu être renseignés du retour au pays du chef du CNRP Sam Rainsy, en exil depuis les quatre dernières années en France, et ce malgré la réunion de 100 000 de ses partisans dans les rues de Phnom Penh. « Les gens perdent la chance d’assister au retour de M. Sam Rainsy et n’en entendront pas parler, particulièrement dans les régions rurales où les gens dépendent d’une seule source d’information telle que la télévision et la radio. Une situation contraire à ce qui se passe dans les zones urbaines », a affirmé Nguon Teang, directeur du Cambodian Center for Independent Media. Cet évènement aura davantage capté l’attention des agences de presse internationales et laissé les médias d’État indifférents.

Cinq jours avant les élections, le gouvernement a interdit aux stations de radio locales de diffuser des commentaires et opinions concernant les élections. Les rares médias indépendants qui ont osé critiquer le CPP et diffuser les discours des partis d’opposition ont été muselés durant les derniers jours de campagne électorale ainsi que le jour même de l’élection. « Si l’on parle en bien du CPP, il n’y a pas de problème. Mais si l’on parle des autres partis, ils nous retirent des ondes. Ces derniers jours, nous pouvons seulement faire jouer de la musique sur nos ondes », déplore une journaliste du Cambodian Center for Independent Media préférant garder l’anonymat.

Un règne qui perdure

Depuis son arrivée au pouvoir en 1985, Hun Sen dirige le Cambodge d’une main de fer. Afin de rappeler à la population qu’il est toujours bien au pouvoir, le premier ministre restreint toute forme de contestation populaire à travers le pays en maintenant l’armée aux aguets.

Malgré la popularité grandissante du principal parti d’opposition, la population peine à déloger le parti au pouvoir. Dans plusieurs provinces, les résultats obtenus n’accordent qu’une minime différence entre le nombre de votes pour le CPP et pour le CNRP. L’aboutissement de la commission d’enquête présentement en cours pourrait révéler que le CNRP aurait dû gagner les élections, tel qu’il le prétend.

En dépit du souffle nouveau qui pousse les partisans de l’opposition à réclamer un changement de gouvernement, la peur de la répression du CPP paralyse l’enthousiasme de la plupart. Les circonstances politiques actuelles laissent la population dans l’incertitude et l’attente d’un changement.


Crédit Photo : Isabelle L’Héritier