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Tourisme

Claude Vaillancourt, 19 août 2013

Cet été, pendant les vacances, certains et certaines parmi nous ont eu la chance de jouer au touriste dans un lieu enchanteur. Et de prendre à l’occasion de remarquables bains de foule. Le touriste d’aujourd’hui n’a rien à voir avec le voyageur d’autrefois : il doit se joindre à une masse toujours plus compacte de gens qui ont eu la même idée que lui.

Le touriste appartient à une curieuse espèce qui déteste ses semblables : les lieux visités auraient tellement plus de charme s’il n’y avait pas tellement de gens comme lui ! Certains ont le fantasme inavoué de chasser tout ce monde. Ce qui signifierait qu’ils seraient eux-mêmes chassés, puisque aucun touriste ne peut prétendre être différent des autres. Au mieux, réussit-il à se faufiler dans des lieux un peu moins fréquentés.

Le tourisme culturel peut pourtant être considéré comme une belle victoire. Les chefs-d’œuvre de l’art, les villes chargées d’histoire, les sites spectaculaires ne profitent plus seulement à une élite fortunée et privilégiée, mais peuvent être appréciés par un nombre toujours plus grand de personnes. Mais cela, bien sûr, avec d’importantes limites : les voyages à l’étranger restent encore aujourd’hui majoritairement le fait d’Occidentaux, alors que tant de personnes, dans tant de pays, ne pourraient même pas envisager d’obtenir le visa nécessaire pour franchir les frontières.

La démocratisation relative du tourisme a ses revers : des lieux bondés, voire surpeuplés, une exploitation commerciale hors contrôle, une Walt-Disney-isation de sites qui cherchent à ressembler à des images convenues et irréelles. Parfois, cette fréquentation tourne quasiment au saccage.

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C’est le cas de Venise, qui nous est raconté dans le troublant documentaire Le syndrome de Venise. Chaque jour, pendant toute l’année, la ville doit subir l’assaut d’immenses vagues de touristes. Pour faire de la place, on transforme nombre de résidences en annexes d’hôtels ou en gîtes. Les plus riches achètent des appartements qu’ils habitent quelques jours dans l’année. La spéculation rend les logements de plus en plus inabordables et plusieurs d’entre eux restent longtemps vides.

Si bien que la ville subit un important exode de sa population : de 120 000 habitants dans les années 1980, cette dernière est passée à 58 000 habitants, un nombre qui ne cesse de diminuer. Avec ces départs, la ville perd ses services de proximité : commerces, boutiques d’artisanat, bureaux de poste, écoles, etc. On retrouve à leur place des magasins qui vendent la même camelote qu’ailleurs dans le monde, alors qu’il devient plus difficile pour les résidents de trouver, par exemple, un litre de lait. Même le pittoresque marché du Rialto est menacé de fermeture.

Pendant ce temps, d’immenses navires de croisière donnent l’image saisissante du triomphe du tourisme de masse : les bateaux gigantesques réduisent la ville à des proportions lilliputiennes, imposent leur outrageante modernité à une ville qui n’existe plus que pour le folklore.

Tout cela aurait pu être évité. Des choix politiques désolants ont cependant abandonné la ville à l’appétit incontrôlable des adeptes du libre marché. Si bien que la ville se transforme peu à peu en musée extérieur, ou pire, en parc d’attractions. Cette cupidité pourrait mener la ville à sa perte : les infrastructures sont dans un tel état de dégradation, et la volonté d’investir pour protéger le tout demeure si faible, qu’il faut entrevoir un effondrement progressif des bâtiments, sous les cris de désolation de ceux qui n’auront pas su réagir à temps.

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Peut-être que cette histoire de mort lente d’une ville étrangère nous paraît bien triste, mais loin de notre vécu nord-américain ou de préoccupations plus immédiates. Mais les réalisateurs du film parlent bien d’un « syndrome », c’est-à-dire d’une forme de maladie insidieuse qui peut frapper partout.

Examinons, par exemple, le cas du Vieux-Québec. On y retrouve, à un moindre degré, les mêmes symptômes. Ce quartier a perdu 13,5% de sa population depuis 1981, et au cours des cinq dernières années, un résident sur dix l’a quitté. Les commerces de proximité et ceux qui offrent des produits originaux ferment et sont remplacés par des grandes chaînes et des boutiques de souvenirs. Des logements transformés en condos de luxe sont achetés par de riches étrangers et tombent sous la griffe des spéculateurs. Et comme à Venise, on y retrouve ces paquebots géants et anachroniques, qui font une tache dans le paysage et cachent l’Île d’Orléans.

L’exploitation commerciale du tourisme de masse et les intérêts des ultra-privilégiés convergent curieusement. La populace est chassée des lieux les plus beaux et les plus enviables pour la remplacer par des ghettos de riches aux appartements luxueux — parfois une résidence parmi d’autres —, que fréquentent aussi des hordes de touristes de passage qui claquent du fric en grande quantité.

Il ne s’agit pas d’un parcours obligé, loin de là. Amsterdam, la Venise du Nord, elle aussi fréquentée par des masses de touristes, a fait d’autres choix. La rareté du logement dans cette ville et les batailles féroces des squatters pendant les années 70 et 80 ont fait qu’il est inacceptable d’y avoir des logements vides et de spéculer abondamment. Si bien que tous les quartiers de cette ville, même les plus touristiques, sont bien peuplés, remplis de tout ce qui rend les quartiers vivants, avec une population locale qui circule, s’épanouit et fête. Les paquebots monstrueux, quant à eux, peu nombreux, ont accosté à l’écart et sont peu visibles.

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Le tourisme de masse est là pour rester et il serait bien difficile de demander à tous de demeurer bien sagement chez eux alors qu’il y a tant de lieux à découvrir. Certes, dans le meilleur des mondes, on pourrait rêver à des touristes responsables et parfaitement respectueux de ce qu’ils explorent, moins embobinés par des vendeurs de toutes sortes.

Mais comme nous n’y arriverons pas demain, il faut alors imposer un encadrement très rigoureux de cette activité, ce qui est à l’opposé de l’abandon au libre marché, comme à Venise et ailleurs. Certes, la tâche est considérable et la volonté politique pour atteindre ce but est encore très faible. Les enjeux sont cependant élevés : il s’agit ici, entre autres, de protection du patrimoine, de qualité de vie, d’héritage que nous laisserons aux générations futures.

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