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Pour comprendre la crise égyptienne

Farid Omeir, 10 juillet 2013

Le véritable risque pris par l’opposition en accompagnant ce coup d’Etat est de rendre l’Egypte ingouvernable et instable politiquement sur la durée.


Pour beaucoup d’observateurs et d’analystes, l’Egypte a vu sa révolution « confisquée par les islamistes », une fois au pouvoir, ces derniers cherchaient à réinstaurer la dictature, islamiste cette fois-ci. En face, une opposition civile et démocratique en phase avec l’opinion, obligée de faire appel à l’armée pour virer le nouveau régime. La réalité est bien plus complexe.
De l’usage des mots et son importance

Il convient déjà de rappeler une évidence : Mohamed Morsi a été élu, suite à un scrutin démocratique ayant vu 13 candidats s’affronter, représentant la quasi-totalité de l’échiquier politique égyptien. En qualifiant Morsi de dictateur, le risque est de créer un précédent qui discréditerait tout futur président élu.

La rue a bien sûr son mot à dire. Au passage, beaucoup de peuples aimeraient avoir des dictateurs qui permettent des manifestations massives sans interdictions ni répressions. Et il suffit de lire la presse, qui a fait du dénigrement anti-Morsi un sport national, pour voir les progrès incontestables de la liberté d’expression.

Mais aurait-on eu le même son de cloche si un président libéral avait été élu, et que des centaines de milliers d’islamistes descendaient dans la rue pour demander sa chute ? Ou si l’armée intervenait pour le destituer ?

Il faut aussi rappeler que d’importantes manifestations avaient déjà eu lieu pour dénoncer la Constitution. Sauf que le texte a été adopté par référendum, (63% de oui) ! Le peuple avait donc tranché. On peut détester les islamistes, les combattre politiquement, mais peut-on combattre le choix du peuple ?

Le véritable risque pris par l’opposition en accompagnant ce coup d’Etat est de rendre l’Egypte ingouvernable et instable politiquement sur la durée. Elle devrait y réfléchir. En discréditant le résultat des urnes, elle pourrait bien se tirer une balle dans le pied.

Il sera facile aux islamistes demain de faire descendre des centaines de milliers de leurs partisans dans la rue et de récolter des millions de signatures. D’autant que l’Egypte ne se résume pas au Caire ou à la place Tahrir, là où les islamistes sont le moins implantés. Qui pourra alors leur opposer la légitimité des urnes ? Mais l’opposition est-elle si démocratique que ça ?
Une opposition sans projet et à la mémoire courte

En déclarant « demander le départ de l’armée fut une erreur », Hamdine Sabahi, représentant de la gauche nassérienne au sein de l’opposition, a démontré que pour certains libéraux, le rejet des islamistes est plus important que leur attachement à la démocratie. Le précédent algérien devrait pourtant les faire réfléchir.

Pourquoi ne pas avoir accepté les offres de dialogue de la présidence ? Pourquoi n’avoir pas demandé plutôt l’organisation de législatives, qui permettrait aux forces politiques de démontrer leur représentativité ?

Parce que l’opposition sait qu’elle est incapable de proposer une alternative crédible. En demandant l’intervention de l’armée, il est permis de douter de son caractère totalement démocratique.

Le Front de salut national, coalition de l’opposition, comporte en son sein des courants contradictoires, unis par leur seule opposition aux islamistes. Mais personne ne sait quelles sont ses propositions –sociales, économiques…- pour résoudre les problèmes. Ils ont tous, pour l’instant, échoués à convaincre le peuple, toutes les élections depuis la révolution ont été remportées par les islamistes. Par ailleurs, ce Front n’a aucun problème à accepter des membres de l’ancien régime, notamment Amr Moussa, ministre de Moubarak pendant 11 ans. La corruption, la torture et la dictature des gouvernements auxquels il appartenait ne semblait pas le déranger à l’époque…

On peut affirmer aux Frères que « l’islam est la solution » ne constitue pas une politique et ne fait pas manger le peuple, il en est de même du mot d’ordre « Dégage », qui peut exprimer un mécontentement populaire, mais qui est indigne d’une opposition politique qui aspire à prendre le pouvoir. Surtout quand on cautionne un coup d’Etat militaire.

Car c’est avoir la mémoire bien courte. L’armée a assuré la transition politique après la révolution : ce fut un désastre. Il y a eu le massacre contre les coptes à Maspero, le massacre des supporters d’Al Ahly, l’instabilité politique, les tests de virginité contre les manifestantes… L’opposition semble être frappée d’amnésie.

Le véritable drame de l’Egypte, c’est que personne ne semble en mesure de présenter un projet cohérent, capable de fédérer et de redresser le pays. Hier l’armée devait dégager, aujourd’hui les Frères, demain à qui le tour ?

D’ailleurs le fait de demander à l’armée d’intervenir démontre que les opposants ne sont pas prêts à assumer le pouvoir. Mohamed El Baradeï est favorable au putsch contre Morsi (élu par le peuple alors qu’El Baradei ne s’est jamais confronté aux urnes), mais fait déjà savoir qu’il ne se présentera pas à d’éventuelles présidentielles anticipées. On peut faire un excellent opposant, difficile d’être un grand homme politique.

Un contexte très difficile

Mais El Baradeï sait bien que la situation est extrêmement complexe. Bien sûr il ne s’agit pas d’exonérer Morsi ou les Frères de leurs échecs. La situation économique et sociale est désastreuse, l’insécurité grandissante, la stabilité politique absente… Mais mettre cela sur le seul dos des Frères, sans rappeler le contexte, ne permet pas de saisir la complexité de l’après révolution égyptienne. Revenons sur les principales critiques faites à Morsi :

- En premier lieu figure la dégradation des conditions économiques et sociales et l’insécurité grandissante. Confronté, depuis la révolution, à la chute du nombre de touristes et des investissements étrangers, le pays fait face à la baisse considérable de ses réserves. Résultat : L’Egypte ne parvient plus à importer suffisamment de matières premières. Pour les Egyptiens, cela se traduit par d’interminables files d’attente devant les stations services, par des coupures de courant régulières pour économiser de l’énergie et par une inflation des produits de première nécessité. Si l’opposition reproche à Morsi son incapacité à adopter des réformes économiques, lui affirme avoir hérité d’une situation catastrophique marquée par la corruption et la mauvaise gestion.

Mais l’opposition serait bien inspirée de proposer des solutions. Ne pas être d’accord ne constitue pas une politique.

- Dans un pays où l’omniprésence des forces de l’ordre et la répression avaient le seul avantage d’apporter la sécurité aux citoyens, beaucoup ne supportent plus l’insécurité et la criminalité grandissante. En jeu : la réforme des services de sécurité, honnis pour ses débordements et son autoritarisme. Mais les policiers, excédés par leur impopularité, sont aujourd’hui de plus en plus réticents à intervenir. Ils réclament également une amélioration de leurs conditions de travail. Le gouvernement se défend en accusant les membres de l’ancien régime de payer des voyous pour déstabiliser le pays. Certains analystes mettent en cause la formation des policiers, chargés non pas de défendre les citoyens, mais l’ancien parti unique de Moubarak, notamment contre les Frères, principal ennemi de l’ancien régime. Beaucoup de ses membres auraient donc du mal à accepter de répondre aux ordres de ceux qu’ils étaient chargés de combattre

- A Morsi, on reproche également son autoritarisme. C’est en voulant notamment faire passer en force une Constitution rejetée par les forces libérales que le régime a crée un point de non retour avec l’opposition. Le gouvernement a alors mis en avant la nécessité de doter l’Etat d’institutions face à une transition politique interminable. Force est de constater que le régime fait face à des résistances, notamment au sein de la Justice. Après avoir dissous le parlement élu, elle n’a cessé d’invalider les décisions du gouvernement, prolongeant l’instabilité politique. Hier encore, la cour d’appel a ordonné la réintégration du procureur général limogé par le chef d’Etat. En essayant de réformer l’institution, le président se voit alors qualifié de dictateur voulant mettre au pas la Justice. Un casse tête insoluble. Mais qui explique le coup de force.

On le voit, la situation est compliquée, et remettre tout cela sur l’incompétence de Morsi est simpliste et réducteur, car tout a été fait pour ne pas lui donner les moyens de sa politique.

La « trahison » des salafistes d’Al nour

Que l’opposition libérale soit si virulente est compréhensif, mais l’attitude des salafistes d’Al Nour est assez incompréhensible. J’ai rencontré Nader Bakkar, porte parole du parti, juste avant les législatives. De son propre aveu, il affirmait que son mouvement n’avait pas vraiment de programme, que leur objectif était de faire 15% pour pouvoir influer sur le parlement. Ils ont partagé dans l’hémicycle la responsabilité avec les Frères, rédigé avec eux la Constitution… avant de les lâcher littéralement !

Ils espèrent simplement récupérer le mécontentement populaire et une partie de l’électorat des Frères. Mais pour faire quoi ?! Avant de vouloir gouverner un pays, il convient d’être un minimum responsable. Ceux qui aujourd’hui réfutent les Frères seront demain certainement encore plus virulents contre le projet du Hizb al Nour.

Paradoxalement, ce sont peut-être les Frères qui sont dans la meilleure position aujourd’hui, si la feuille de route est respectée : en cas de nouvelles élections, rien n’indique que les Frères ne l’emporteront pas une nouvelle fois. S’ils perdent, ce sera aux nouveaux responsables de faire leur preuve. Vu la situation, pas sûr qu’ils aient de meilleurs résultats que les Frères. Le proche avenir nous le dira.
Où va l’Egypte ?

Quand on met les pieds en Egypte, on est frappé par l’ampleur des défis auxquels le pays est confronté. Le système de santé et l’école publique sont dans un état calamiteux, la pauvreté et la mendicité frappent aux yeux, la surpopulation, les problèmes de logements, la circulation anarchique sont le lot quotidien des égyptiens.

Une situation qu’aucun parti seul ne peut résoudre. Encore moins en un an. La classe politique, de quel obédience quelle soit, doit avoir le courage de dire aux Egyptiens que le redressement de la nation prendra du temps, beaucoup de temps. Au moins une décennie. Lui dire aussi qu’il faut parfois savoir prendre des décisions impopulaires dans l’intérêt du pays. Et que seul le respect du résultat des urnes permettra la stabilité, et la gestion de projets de société extrêmement divers.

Car la responsabilité du peuple, sans qui rien n’est possible, est engagée. Les égyptiens doivent comprendre les tenants et les aboutissants de ce qui se passe en Egypte, et ne pas juger leurs dirigeants à travers le seul prisme économique. Car comme le rappelle Yamin Makri : « Il est évident que si Morsi s’était rendu à Tel Aviv pour démontrer sa bonne volonté, le FMI aurait accordé tous les prêts (à intérêts) nécessaires pour renflouer l’économie égyptienne. Il est évident que si l’Égypte avait suivi beaucoup plus rapidement l’exemple turc en ouvrant des bases militaires de l’OTAN sur son territoire, en multipliant des accords militaires avec les sionistes, en ouvrant totalement son marché intérieur aux prédateurs financiers ; si Morsi avait fait tout cela, le peuple aurait eu du pain, et Morsi serait encore Président. Avec ou contre son peuple [1] ».

Le peuple égyptien a démontré sa grandeur et son courage lors de la révolution. Il a démontré qu’il restait vigilant afin que ses idéaux soient concrétisés. Il doit également démontré qu’il ne réfléchit pas seulement avec son ventre.

L’opposition, si prompte à dénoncer le gouvernement, devra demain faire ses preuves. Si tant est qu’elle parvienne à être élue. L’adage « la critique est facile l’art est difficile » pourrait alors prendre tout son sens. Mais en ayant été aussi virulente envers un président légitimement élu, elle ne pourra réclamer l’indulgence de personne.


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