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Une carte postale des sables bitumineux : de la glaise et des sanglots

Arij Riahi, 10 juillet 2013

FORT MCMURRAY, AB - Nous sommes 500 à être les suivantEs de celle que l’on suivait. La procession longe la route, bien tassée à l’intérieur d’une voie pour laisser passer les voitures en sens inverse. Nous croisons sans arrêt des camions couverts de glaise, des pick-up Ford poussiéreux et des Mercedes Benz à la coupe sportive. Nous marchons à plat l’asphalte, guidéEs par les aînéEs des différentes nations autochtones touchées, de près ou de loin, par l’industrie extractive canadienne.

Nous marchons tout près de la route 63, celle qui relie Edmonton au nord albertain et s’étend au creux des sables bitumineux. La route s’éloigne de la rivière Athabasca un court moment pour former une boucle près des installations de la pétrolière Syncrude.

Le premier témoignage est sonore. À peine engagéEs dans la boucle, nous entendons un bruit de canon. Léger, mais régulier. On nous explique que c’est pour éloigner les oiseaux des bassins de décantation, ces étendues d’eaux usées hautement toxiques où s’accumulent arsenic, benzène et mercure. Dans le milieu énergétique, ils appellent ça un système de dissuasion. Il est obligatoire depuis 2008, alors que près de 1600 oiseaux migrateurs sont morts suite à une escale fatale sur un bassin de décantation.

Un peu plus loin, nous voyons enfin ce bassin et notre groupe s’alourdit déjà par ce premier spectacle de destruction. Il s’étend à perte de vue, jusqu’à former un véritable lac artificiel d’où émergent des dizaines d’épouvantails oranges. Eux aussi servent à dissuader.

Le paysage fait défiler sa désolation à mesure que la destruction environnementale s’accélère. Durant les 14 kilomètres de la Marche de la guérison, nous devons porter un masque. Plusieurs se plaignent de maux de tête à peine une heure après avoir commencé à marcher. Un moment, j’ai retiré mon masque pour humecter mes lèvres. Sur ma langue, il y avait un goût sulfureux. J’ai l’impression de tremper dans des vapeurs d’hydrocarbures. Au loin, une structure verticale crachait une fumée si épaisse et si blanche qu’elle se mélangeait aux nuages pour s’y confondre complètement.

Il y avait quelque chose de parfaitement orwélien dans le paysage des sables bitumineux. À 20 km des installations de Syncrude, une “zone verte” a été créée par une autre compagnie pétrolière. La canadienne Suncor a transformé un ancien claim minier en un “sentier naturel” voué à la protection des oiseaux. À l’entrée de la zone, deux oiseaux métalliques sont érigés sur un bloc de granite. À leur pied, le logo de Suncor. Et une affiche qui demande aux passants de ne pas déranger l’écosystème (Please do not disturb the ecosystem).

Au coeur des installations de Syncrude, nous voyons des gigantesques squelettes argentés aux tuyaux courbés et éclairés comme les immeubles des grandes métropoles. À l’avant-plan, nous apercevons des baraques de camps. Une demi-douzaine. Toutes identiques. Quatorze fenêtres sur le côté des bâtisses. Chacune avec son climatiseur. C’est là que les travailleuses et travailleurs de la compagnie sont logés. Une population fantôme cachée derrière l’ampleur de la destruction. Dans la région, il y en aurait plus de 10 000.

Nous avons marché pendant plus de cinq heures, guidéEs par les aînéEs des Premières nations. Nous avons appris qu’une pellicule d’hydrocarbure avait été découverte dans la rivière Athabasca et qu’elle s’approchait dangereusement la Première nation de Fort Chipewyan. Aucune compagnie pétrolière n’a confirmé le déversement. Pourtant, des poissons morts ont été retrouvés dans la rivière. Par précaution, Fort Chipewyan a cessé de s’approvisionner de l’eau de la rivière. Un blocus de la route 63 serait en préparation pour la fin août.


Arij Riahi est journaliste indépendante. Elle s’amuse au @arijactually.
Crédit photo : Arij Riahi

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