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Testament d'un vieux rebelle en colère

Sophie GOYETTE, 1er juillet 2003

Sidy Badji, le chef autoproclamé de la faction armée du Mouvement des forces démocratiques de Casamance (MFDC), au Sénégal, a été l’une des figures marquantes du conflit casamançais qui déchire le Sénégal depuis plus de 20 ans.

Rencontré un mois avant sa mort, survenue le 27 mai des suites d’un cancer, Badji avait alors accordé sa dernière entrevue à Alternatives au moment même où une vraie ronde de négociations pour le dépôt des armes devait s’amorcer.

Réputée turbulente pendant les années d’occupation et de colonisation par les Portugais, puis les Français, la Casamance semblait s’être assagie avec l’indépendance du Sénégal, en 1960. Éloignée de Dakar, coincée entre la Gambie et la Guinée-Bissau, la région a continué de se sentir négligée et injustement traitée par le pouvoir central. La revendication indépendantiste serait née de l’attribution de terres aux populations du nord du Sénégal. La rébellion en Casamance, qui a fait des centaines de morts, a commencé en décembre 1982 par la répression d’une marche de manifestants qui réclamaient l’indépendance de cette région agricole et touristique du sud du Sénégal avec en tête nul autre que Sidy Badji et l’abbé Augustin Diamacoune Senghor, l’autre figure emblématique du mouvement. La récidive, un an plus tard, marquera le passage à la lutte armée.

Sidy Badji se retranche alors dans le maquis pour créer l’aile militaire du MFDC. « Essentiellement, mon rôle consistait à former des rebelles en brousse », expliquera-t-il brièvement. Avec pour résultat des milliers de réfugiés en Gambie, la pose de mines et le braquage de véhicules, qui sont, encore aujourd’hui, monnaie courante dans la zone. Badji passera 10 ans en brousse, avant de se retrouver en liberté surveillée après maintes tribulations et une lutte de pouvoir qui scellera, jusqu’à la fin de sa vie, sa dissension avec l’autre leader du mouvement, l’abbé Diamacoune, rendant les discussions politiques encore plus difficiles et le respect des cessez-le-feu impossible. Beaucoup ont alors accusé Badji de ne pas vouloir déposer les armes et de nuire au processus de paix.

À cette accusation, il répondait : « Ce que les militaires font ici, c’est grave. J’ai vu sept de mes parents enterrés vivants. J’ai vu mon frère brûlé vif. Je suis très fâché et je ne reculerai pas. Il faut que tout le monde dise la vérité. Il faut que l’opinion internationale sache ce que le Sénégal a fait de la Casamance. »

« Il y a eu beaucoup de disparus, il y a eu beaucoup de morts dans ce conflit, et s’il y avait un processus de paix, il faudrait que l’on pardonne comme ça ? Je suis prêt pour la négociation, mais il ne faut pas négocier n’importe comment. Le pardon et la réconciliation, c’est bien beau, mais pas de pardon sans vérité. » Le chef rebelle était sceptique quant à la volonté réelle de l’administration Wade de régler le conflit. S’il était accusé d’avoir été corrompu par l’ancien gouvernement d’Abdou Diouf, il n’était pas tendre envers le nouvel homme fort du Sénégal et sa vision de la paix. « C’est gâché », a-t-il laissé tomber, avec mépris.

À la veille de sa mort, Badji, alité et faible, ne désarmait toujours pas.

S. G.


Au Sénégal, une ronde de négociations est présentement en cours pour mettre fin à la rébellion indépendantiste en Casamance.