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Brésil : Premières réflexions

Emir SADER, 21 juin 2013

Le mouvement qui a commencé comme résistance à l’augmentation des tarifs du transport, a été inédit et surprenant. Qui croirait en détenir toutes les clefs, dimensions et projections futures, réduirait inmanquablement ce phénomène et forcerait la réalité à entrer dans des schémas pré-établis, pour justifier des arguments pro domo, sans rendre compte du caractère multifacétique et surprenant des mobilisations. Pour l’heure nous nous contenterons de tirer quelques conclusions qui nous semblent claires.

1. L’annulation de l’augmentation (des titres de transport ) démontre la force des mobilisations dès qu’elles s’appuient sur une revendication juste et possible – c’est ce qui a permis leur victoire.

2. En premier lieu cette victoire renforce concrètement l’idée que les mobilisations populaires valent la peine, sensibilisent les gens, permettent de dialoguer avec toute le société, et sont un puissant moyen de pression sur les gouvernements.

3. En outre le mouvement a centré le débat sur une question essentielle dans la lutte contre le néo-libéralisme – la polarisation entre intérêts publics et intérêts privés – et sur qui doit financer les coûts d’un service public trop essentiel pour être soumis aux intérêts d’entreprises privées animées par la volonté de profit.

4. La conquête de l’annulation de l’augmentation apporte un bénéfice pour les couches les plus pauvres de la population, usagères quotidiennes du transport public, et démontre qu’un mouvement doit refléter non seulement les revendications de chaque secteur en particulier mais doit aussi répondre aux exigences plus larges, en particulier à celles des secteurs les plus touchés de la société et qui ont le plus de difficultés à se mobiliser.

5. Peut-être l’aspect essentiel des mobilisations a-t-il été de rendre possible l’entrée de larges secteurs de la jeunesse dans la vie politique, secteurs non reconnus par les politiques gouvernementales et qui, jusqu’ici n’avaient pas trouvé leurs formes spécifiques d’expression politique. C’est peut être la conséquence la plus permanente des mobilisations.

6. Il est clair aujourd’hui que les gouvernements qui coalisent différents partis – certains plus nombreux (ceux de droite) et d’autres moins nombreux (ceux de gauche) – éprouvent des difficultés pour entrer en relation avec les mobilisations populaires. Ils prennent des décisions importantes sans consultation et lorsqu’ils affrontent des résistances populaires, tendent à réaffirmer technocratiquement leurs décisions – “il n’y a pas de ressources”, “impossible de boucler les comptes”, etc.– sans se rendre compte qu’il y a là une question politique, une revendication juste de la citoyenneté, qui s’appuie sur un immense consensus social, et qui appellent des solutions politiques, ce pourquoi les dirigeants ont été élus. Ce n’est qu’après de nombreuses mobilisations et l’affaissement de l’autorité des gouvernants que sont prises les décisions correctes. Une chose est d’affirmer qu’on “dialogue” avec les mouvements, une autre est d’affronter effectivement leurs mobilisations, surtout quand celles-ci résistent aux décisions prises par les gouvernants.

7. Certainement, un problème que le mouvement affronte sont les tentatives de manipulations externes. L’une d’elles, représentée par les secteurs les plus extrémistes, cherche à injecter des revendicatios maximalistes de “soulèvement populaire” contre l’État, pour justifier leurs actions violentes, caractérisées comme vandalisme. Ce sont des secteurs très réduit, externes au mouvement, avec ou sans infiltration policière. Ils apportent la manchette immédiate dont les grands médias ont besoin mais ont été rejetés par la quasi totalité des mouvements.

8. L’autre tentative est celle de la droite, clairement exprimée par le comportement des médias hégémoniques. Au début ceux-ci se sont opposés au mouvement comme ils ont l’habitude de le faire avec toute manifestation populaire. Ensuite, lorsqu’ils se sont rendus compte qu’il pouvait devenir un problème pour le gouvernement, ils l’ont promu et ont tenté artificiellement d’y insérer des objectifs contre le gouvernement fédéral. Ces tentatives ont été également rejetées par les leaders du mouvement, bien qu’une composante d’extrême-droite se soit manifestée avec la hargne typique de tout mouvement d’extrême-droite, et magnifiée par les médias dominants.

9. Il faut souligner la surprise des gouvernements et leur incapacité de comprendre le potentiel explosif des conditions de vie urbaines, et en particulier l’absence de politiques pour la jeunesse de la part du gouvernement fédéral. Les organisations étudiantes traditionnelles ont été également surprises et ont été absentes des mouvements.

10. On distingue deux attitudes dans le déroulement des mobilisations : la première est la dénonciation de leur manipulation par la droite – phénomème clairement exprimé par le traitement des médias dominants – et les tentations de s’opposer au mouvement. La seconde est d’exalter de manière acritique le mouvement comme s’il incarnait des projets clairs et porteurs d’avenir. Les deux positions sont erronées. Le mouvement est né de revendications justes, promues par des secteurs de la jeunesse, avec ses états actuels de cosncience, avec toutes les contradictions d’un tel mouvement. L’attitude correcte est d’apprendre du mouvement et d’agir avec lui, pour l’aider à construire une conscience claire des objectifs, des limites, des tentatives d’utilisation par la droite, des problèmes qu’il a suscités, et de la manière de mener à bien la discussion sur son sens et sur les meilleures manières de relever ses défis.

La signification majeure de ce mouvement va s’éclaircir avec le temps. La droite ne s’intéresse qu’à ses minces préoccupations électorales, dans ses efforts désespérés d’arriver au deuxième tour de la présidentielle. Des secteurs extrémistes jouent à la surenchère en affirmant que les conditions existent pour mettre en place des alternatives violentes, mais cela s’épuisera rapidement.

Le plus important ce sont les leçons que le mouvement lui-même et la gauche – partis, mouvements populaires, gouvernements – peuvent tirer de l’expérience. Aucune interprétation à priori ne rend compte de la complexité et du caractère inédit du mouvement. Sans doute sa conséquence majeure sera-t-elle l’introduction du thème de la signification politique de la jeunesse, de ses conditions concrètes de vie et de ses attentes dans le Brésil du XXIe siècle.


Voir en ligne : Publié sur Cartamaior


Traduction : Thierry Deronne