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Entrevue avec Basma Khalfaoui : « Si on veut vraiment frapper une société, on néglige sa jeunesse »

Michael Simkin, Sébastien Bergeron, 6 juin 2013

Entrevue réalisée par la délégation jeunesse d’Alternatives au Forum Social Mondial de 2013 à Tunis

Dès notre arrivée, un portier nous accueille et nous dit : « c’est ici qu’il a été tué ». Que pouvait-on dire de plus ? Au lendemain de l’assassinat politique de Chokri Belaïd, nous en avons vu beaucoup d’images de cet homme maintenant considéré comme un martyr de la révolution. C’est néanmoins Mme Basma Khalfaoui, veuve de ce dernier que nous venions voir en cette fin de voyage. Ce fut un moment d’une grande intensité pour nous. Voici le compte-rendu d’une rencontre avec cette femme au parcours militant, qui, selon ses dires, s’efforce de médiatiser le plus possible l’assassinat de son mari, afin que le monde prenne conscience de la fragilité d’une démocratie post-révolutionnaire.

Quel est un premier souvenir pour vous quand vous êtes devenue militante ?
C’était la fin des années 80. J’étais élève. Il y avait le mouvement du pain en janvier 1984, et il y avait beaucoup de manifestations. Je me suis trouvée comme ça dans la foule. Il y avait tous les slogans que je répétais comme tout le monde, mais c’était la première fois et je participais par instinct. Il y avait tout ce mouvement auquel il fallait participer et c’est là que j’ai commencé petit à petit à comprendre – à rejeter certains slogans et à en accepter d’autres. Petit à petit, ça s’est développé un peu plus surtout quand j’étais étudiante au baccalauréat. Enfin, je dirais que franchement c’est ma classe sociale aussi qui m’a mise obligatoirement dans un camp et pas dans un autre.

J’ai été instinctivement dirigée d’abord vers la gauche et après vers le féminisme. Alors, j’ai commencé avec l’association des Femmes démocrates ; c’était une expérience très riche, très positive pour la cause de la femme et aussi pour la démocratie.

Comment décririez-vous votre activisme-militantisme aujourd’hui ?
Aujourd’hui, c’est un trajet beaucoup plus lourd qu’avant mais c’est beaucoup plus de responsabilités. Maintenant, je n’ai plus le droit d’aller dehors. Aussi, ça devient purement politique. Avant c’était plutôt associatif et la politique était en arrière-plan. J’étais très à l’aise, j’étais à la base, je n’avais pas du tout le souci de prendre des décisions.

Suite aux derniers événements, ni moi ni personne ne remplacera Chokri Belaïd. Cependant, il faudrait que les camarades et peut-être les démocrates qui ont envie de sortir de ce pétrin dans lequel nous nous trouvons fassent des efforts pour faire ce que Chokri Belaïd faisait. Il a fait un effort exceptionnel afin d’unir les différents partis politiques. C’est donc pour ça qu’il y a eu un moment de panique pour tout le monde parce qu’on se disait « on n’a plus cette personne qui fait tout » et c’est pour ça que c’est une responsabilité pour moi de pousser du côté du militantisme quotidien, d’être source d’énergie, d’être source de solidarité.

En termes de militantisme quels sont les enjeux principaux selon vous ?
Maintenant on est devant deux projets de société opposés. Et nous on doit lutter pour un projet de société, de liberté. Pour un projet progressiste, de dignité humaine, d’équité et d’égalité entre hommes et femmes. On a toujours lutté pour avoir ce projet. Et là, le moment est venu où nous sommes confrontés à un autre projet rétrograde qui va dans la direction inverse.

Franchement, la Tunisie n’aime pas ça du tout. Ce n’est pas seulement moi qui le dis, ce sont aussi les démocrates, la gauche et même les gens de droite ici qui n’aiment pas ce projet. La Tunisie est diversifiée et c’est une population ouverte. Maintenant, on est entrain de nous menacer. C’est la menace que reçoivent la société et les citoyens, celle de dériver vers un bain de sang. Or, je n’ai pas peur et je n’arrête pas de recevoir des gens, des hommes, des femmes et des jeunes qui me disent qu’ils n’ont pas peur et qu’ils ne laisseront jamais passer ce projet.

Donc, c’est ça l’enjeu : soit on aura une Tunisie noire pendant une trentaine d’années au moins, soit on va être sauvé et on aura une sphère plus ou moins démocratique et une sphère où on peut lutter pour la liberté et l’égalité. Enfin, c’est indispensable de faire le choix très vite parce qu’on est en face d’un appareil politique et d’une idéologie. Même si cette idéologie est instable elle est supportée par de l’argent politique. Bref, nous sommes devant plusieurs obstacles.

Quel message pourriez-vous dire aux jeunes tunisiens et du monde entier qui commencent tout juste à être militantEs ?
Moi-même j’étais jeune et marginalisée donc je sais ce que c’est de ne pas être pris au sérieux. Je pense que si on est dans le pétrin aujourd’hui, c’est justement parce qu’on n’a pas pris nos jeunes au sérieux. Toute l’opposition est vraiment vieille. On ne nous a pas aidé, on ne nous a pas éclairé. Enfin, on ne nous a pas laissé l’espace pour avancer, pour avoir nos alternatives et pour étudier justement nos circonstances, pour avoir nos analyses et nos pistes de solutions. Cela inclut les jeunes. Or, c’est extrêmement grave. Si on veut vraiment frapper une société, on néglige sa jeunesse.

C’est pour cette raison que je suis très sensible par rapport à deux catégories de gens : les jeunes et les femmes. Je ne peux jamais leur dire non ! Vous êtes des jeunes femmes [notre délégation était majoritairement constituée de femmes] alors vous êtes doublement gâtées ! Donc, je vous reçois avec beaucoup de plaisir parce que je vous comprends à travers vos questions. Ça me fait plaisir aussi de mieux connaitre la réflexion des jeunes, que ce soit en Tunisie ou ailleurs.

Aux jeunes tunisiens, tout ce que je dis maintenant c’est d’ouvrir les yeux et de réfléchir. C’est tout. Regardez, étudiez notre vécu ainsi que toutes les circonstances économiques et sociales. Enfin utilisez vos propres mots, utilisez vos propres analyses et ayez vos solutions.

Ce matin j’ai mené une discussion avec deux jeunes et j’étais un peu furieuse parce l’une d’elle m’a dit : « on attend que les leaders nous disent quoi faire ». Ce genre de commentaire nous mène dans le pétrin. Il ne faut pas laisser les autres penser que les jeunes ne sont pas intelligents, qu’ils sont limités ou qu’ils ne s’intéressent pas à ce qui se produit. Aux jeunes, je dis : réfléchissez et choisissez ce que vous voulez, choisissez en étant conscients de ce que vous faites.

Est-ce que le FSM aura un impact sur la Tunisie ?
La position dans laquelle nous nous trouvons est que plusieurs partis qui ont fait partie de la révolution font maintenant partie de la contre-révolution. Ce sont eux qui sont contre tout ce qui est démocratique. Alors c’est difficile d’expliquer à tout le monde que ces gens qui étaient hier opposants sont maintenant ceux-là même qui exercent la dictature. C’est important pour moi et pour toute la Tunisie que les gens viennent sur place et regardent. Quand on est là, on peut voir qu’il y a vraiment des défaillances économiques, des défaillances sociales, des défaillances morales. Alors, pour nous, ce qui se passe est très important. Pour les jeunes, ce dynamisme de voir d’autres gens, de recevoir d’autres expériences de s’exprimer, ça va leur donner une très grande charge positive pour avancer. Donc, ça va changer quelque chose.

D’ailleurs, avant le Forum, on a tout fait pour justement effrayer les gens, décourager les étrangers de venir. Or, tout le monde est venu et c’est aussi ça la solidarité des peuples. C’est une forme de solidarité très forte si on vient dans un pays là où on pense qu’il peut y avoir des tentatives d’assassinats. Cela veut aussi dire que les étrangers sont aussi entrain de détruire ce mur de peur.