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A Istanbul et Ankara, les manifestants turcs ne lâchent rien

2 juin 2013

Au troisième jour de leur mouvement, les manifestants turcs ont maintenu dimanche la pression sur le gouvernement de Recep Tayyip Erdogan en occupant la place Taksim d’Istanbul, tandis que de nouveaux incidents ont éclaté dans la capitale Ankara.

Tout l’après-midi, des milliers de personnes ont envahi l’emblématique place du centre de la mégapole turque, désormais vide de toute présence policière après deux jours de violents incidents qui ont fait plusieurs centaines de blessés et provoqué l’arrestation de plus de mille manifestants dans toute la Turquie.

Fers de lance du plus important mouvement de contestation populaire du gouvernement islamo-conservateur turc depuis son arrivée au pouvoir en 2002, les militants de la société civile turque ont largement cédé la place à la gauche et à l’extrême gauche qui ont célébré leur victoire après le retrait des forces de l’ordre samedi.

Noyée sous leurs bannières à dominante rouge des Partis communiste et socialiste ou de la cause kurde, la place Taksim a résonné pendant de longues heures sous les slogans tels que "gouvernement, démission !" et "Istanbul est à nous !".

"Tous les Turcs sont sous pression depuis dix ou onze ans", a confié à l’AFP Hallit Aral, "aujourd’hui, tout le monde veut que le Premier ministre s’en aille".

Au terme d’une journée plutôt calme, des affrontements ont repris dans la soirée entre les forces de l’ordre et plusieurs milliers de manifestants qui s’étaient réunis autour des bureaux stambouliotes du Premier ministre.
La police est également intervenue dans l’après-midi à Ankara pour disperser, à grand renfort de gaz lacrymogène et de canons à eau, un millier de personnes qui voulaient marcher sur les bureaux de M. Erdogan dans la capitale.

Dans la nuit de samedi à dimanche déjà, des affrontements très violents avaient opposé policiers et manifestants dans la capitale, causant d’importants dégâts. Selon le syndicat des médecins d’Ankara, 414 civils avaient été blessés dans ces incidents, dont six souffrant de graves traumatismes à la tête. De son côté, l’agence de presse Anatolie a fait état de 56 blessés au sein des forces de l’ordre.

Des incidents similaires s’étaient produits dans la nuit autour des bureaux stambouliotes du Premier ministre, dans le quartier de Besiktas. Signe de la persistance de la mobilisation, des manifestations contre le pouvoir ont également eu lieu à Izmir (ouest), Adana (Sud) et Gaziantep (sud-est).


Erdogan concède... puis défie

Sous le feu des critiques, le Premier ministre a été contraint samedi de lâcher du lest, au terme de deux jours d’affrontements, ordonnant à la police de quitter la place Taksim et le petit parc Gezi, dont la destruction annoncée a donné le signal de la révolte.

Les organisations de défense des droits de l’Homme turques et étrangères ont dénoncé la violence de la répression, faisant état de plus de mille blessés. Amnesty International a même évoqué la mort de deux personnes.

Ces chiffres n’ont pas été confirmés de source officielle. Le ministre de l’Intérieur Muammer Güler n’a fait état que de 58 civils et 115 policiers blessés pendant les 235 manifestations recensées depuis mardi dernier dans 67 villes du pays. Selon M. Güler, la police a interpellé plus de 1.700 manifestants, pour la plupart rapidement relâchés.

Au sein même du pouvoir, plusieurs voix dissonantes se sont fait entendre pour regretter la brutalité des interventions policières. Le chef de l’Etat Abdullah Gül a jugé "inquiétant" le niveau de la confrontation. Et le vice-Premier ministre Bülent Arinç a prôné le dialogue "plutôt que de tirer du gaz sur des gens".
Des pays alliés occidentaux, comme les Etats-Unis et le Royaume Uni samedi, puis la France dimanche, ont eux aussi appelé le gouvernement turc à la retenue.

Pour sa part, la Syrie a recommandé dimanche à ses ressortissants d’éviter de se rendre en Turquie "en raison de la dégradation de la situation sécuritaire dans certaines villes turques", a indiqué la télévision officielle syrienne.
Ennemi juré d’Ankara, Damas n’a pas manqué de dénoncer la politique du gouvernement turc qui s’attaque régulièrement au régime du président Bachar el-Assad, secoué depuis mars 2011 par un mouvement de révolte.
"Erdogan dirige son pays d’une façon terroriste et détruit la civilisation et les acquis du peuple turc", a lancé samedi le ministre syrien de l’Information Omrane al-Zohbi.

Face à ces réactions, le Premier ministre a reculé et concédé que la police avait agi dans certains cas de façon "extrême". "Il est vrai qu’il y a eu des erreurs, et des actions extrêmes dans la réponse de la police", a-t-il dit, ajoutant qu’une enquête avait été ordonnée par le ministère de l’Intérieur.
Mais il a répété qu’il mènerait le projet d’aménagement urbain contesté de la place Taksim jusqu’à son terme.

Et comme un nouveau défi aux manifestants qui lui reprochent de vouloir "islamiser" la société turque, M. Erdogan a confirmé dimanche qu’une mosquée serait bâtie sur la place Taksim, rendez-vous traditionnel de toutes les contestations à Istanbul.
"Oui, nous allons aussi construire une mosquée. Et je ne vais pas demander la permission du président du CHP (Parti républicain du peuple, principal parti d’opposition) ou à une paire de pilleurs pour le faire", a-t-il lancé, "ceux qui ont voté pour nous nous ont déjà donné l’autorité pour le faire".


Voir en ligne : Publié sur l’Orient