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Douglas Estevam : « Défendre l'agriculture d'une manière différente de ce que prône l'État »

Marjolaine Tapin, 3 juin 2013

C’est sur une terrasse de l’Avenue Habib Bourguiba (Tunis) que nous avons rencontré Douglas Estevam, Brésilien engagé depuis plusieurs années à Via Campesina. Parcours d’un jeune militant épatant.

Comment es-tu devenu militant ?

À l’âge de 14 ans, j’étais ouvrier dans une grosse entreprise au Brésil et on était 4 500 ouvriers. C’était l’époque où les politiques néolibérales ont commencé avec plus de force au Brésil. À cause de cela, il y avait beaucoup de grèves, beaucoup de manifestations. Puis, il y a eu le premier président élu après la dictature au Brésil. Il a été déchu à cause de la corruption et il y avait beaucoup de manifestations à cause de cela. Moi j’avais 14 ans, je participais aux grèves, j’étais un ouvrier et je faisais l’école la nuit. J’allais à l’école à 19h. C’est comme ça que j’ai commencé la cause politique.

Et aujourd’hui ?

Aujourd’hui je suis au Mouvement des Sans Terre, et dans ce mouvement je suis lié aux activités culturelles et politiques du mouvement. On a essayé de créer un lien entre ces deux secteurs qui sont stratégiques et centraux pour le mouvement.

Le mouvement des Sans Terre au Brésil est de quelle envergure ?

L’année prochaine, en 2014, on va fêter les 30 ans du mouvement. Officiellement le mouvement a démarré en 1984. Mais, les premières occupations de terre ont commencé en 1979, et en 1984 on a formalisé le mouvement au niveau national. Durant cette période, ce sont 350 000 familles qui ont eu accès à la terre à travers les occupations de terres soit inexploitées, volées, ou appartenant à l’État.

L’action principale, c’est l’occupation. Une fois les terrains occupés, on réalise des campements, des écoles, etc. Quand on a la régularisation de la terre, on organise des coopératives basées sur des modèles de production différents de la monoculture avec les produits chimiques et tout ça. Nous, on défend une agriculture biologique et environnementale pour assurer la production alimentaire mais on défend aussi l’éducation primaire et secondaire pour les enfants et universitaire pour les paysans.

Des modèles de production différents ?

On a créé plus de 60 coopératives. On a la plus grande production de semences biologiques en Amérique latine. Ces semences ne sont pas passées par des processus de transformations transgéniques. On travaille avec toute l’Amérique latine parce que les paysans n’ont pas accès à ces semences.

Quel genre d’actions faites-vous pour vous réapproprier la terre ?

Dans les années 1970 et même avant, il y avait déjà beaucoup de paysans qui faisaient des occupations de terres. Des terres inexploitées. Au Brésil il y a beaucoup de terres qui n’étaient pas utilisées. Ça date de l’époque coloniale. Les paysans, les indigènes faisaient cela aussi.

Après, avec l’augmentation de la production agricole, les paysans ont été expulsés. Ils ont commencé à faire des occupations sur d’autres terres. Les grandes entreprises ont commencé à chasser les paysans qui s’appropriaient les terres et ça se faisait d’une façon très violente. Il y avait la police d’État, l’armée, il y avait beaucoup de paysans qui ont été tués. À la fin des années 70, on a commencé à s’organiser comme un mouvement social et à faire des occupations de terres beaucoup plus facilement : avec 4 000 personnes par exemple.

Comme c’était la fin de la dictature, on était en train de faire une nouvelle constitution au Brésil : dans cette nouvelle constitution il y a un article qui dit que les terres qui ne sont pas en usage peuvent être utilisées pour installer les paysans. Mais les gros propriétaires fonciers s’appropriaient ces terres avec des faux papiers ou de façon illégale. Quand on sait qu’il y a un problème de ce genre, on fait une occupation de terre très massive pour éviter la violence de l’État ou des milices privées. Une fois qu’on a fait l’occupation, comme il y a cette loi dans la constitution au Brésil, alors commence un procès judiciaire parce que selon la loi, l’État doit utiliser la terre pour installer les paysans.

On va dénoncer cette situation irrégulière et à partir de cette dénonciation, l’État sera obligé d’appliquer la loi. C’est ça la logique du processus. Quand on est dans un campement on y reste jusqu’à ce que l’État fasse la régularisation. Une fois la régularisation les paysans ont le droit légal de rester. C’est dans la nouvelle constitution de 1998.

Comment est la relation entre ce mouvement et les structures formelles gouvernementales au Brésil ?

Nous on est autonome par rapport à l’État. On ne veut pas devenir un parti politique. Le principe du mouvement, c’est l’organisation sociale qui fait de la pression sur le politique en accord avec les lois.

On est dans un modèle pour défendre l’agriculture d’une manière différente de ce que prône l’État. Les partis politiques sont principalement orientés vers la grande industrie : exploitation de monoculture pour l’exportation, pour le marché international. Nous on défend notre modèle de production, la diversité, la production biologique. Le Brésil a autorisé les produits transgéniques mais nous on veut changer ce modèle puisqu’on pense que ça a un lien avec tous les problèmes de contamination des sols et des nappes phréatiques.

Presque une société parallèle ?

Un mouvement qui a une autonomie par rapport à l’organisation. Nous, on a un projet politique pour l’ensemble du pays. Un projet d’ensemble, pas isolé. Quand on est isolé, on n’a pas de pouvoir. Le centre, c’est la structure économique. On ne peut pas le changer seul, on doit avoir des rapports plus larges avec un ensemble de mouvements dans un projet global.


Entrevue réalisée par Michael Simkim et Marjolaine Tapin

Crédit photo : Michael Simkim