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Tom Goldtooth : « Faire entendre la voix des peuples autochtones »

Aurore Fauret, 3 juin 2013

Entretien avec Tom Goldtooth, directeur du Indigenous Environmental Network

Quels sont vos espoirs, vos attentes, par rapport à cette assemblée de convergence de l’Espace Climat ?

Le Indigenous Environmental Network participe aux Forums Sociaux Mondiaux afin de faire entendre la voix des peuples autochtones qui se retrouvent aux premières lignes de diverses luttes, que ce soit au niveau des sables bitumineux, de la fracturation hydraulique ou des droits des peuples autochtones d’une manière plus vaste.

Une de nos priorités en venant ici est d’aborder le sujet des combustibles fossiles. Notre organisation s’est impliquée dès le début dans l’organisation de l’Espace Climat et j’en suis très heureux car il s’agit d’un moment historique, qu’il y ait un espace thématique au sein du Forum Social Mondial permettant de parler de justice climatique, d’aborder les enjeux autour de cette question et de trouver des points de convergences au sein des divers mouvements sociaux.

Quelles nouvelles convergences voyez-vous s’articuler autour de la notion de justice climatique ?

Les droits de Mère Nature – le concept de la Nature et des éléments naturels tels que l’eau comme entités ayant des droits – sont un enjeu central en matière de retombées suite à cette assemblée de convergence pour nous. Ce nouveau paradigme concernant le droit des éléments naturels est assez méconnu au sein même des mouvements sociaux, mais il constitue la contribution unique et spécifique que les peuples autochtones peuvent apporter aux discussions du Forum Social Mondial.

En tant que peuples autochtones, nous avons une compréhension unique de ce concept parce que nous avons été éduqués, au sein de nos communautés, quant à nos rôles et responsabilités selon les lois de la Nature. La notion de « droit » est elle-même issue d’un modèle de pensée colonialiste, mais nous pouvons apprendre à l’utiliser pour promouvoir et défendre notre position face à ces enjeux. Je crois que ces concepts émergents sont vraiment une contribution importante car ils permettent de réévaluer et de revaloriser le lien sacré unissant les mouvements sociaux à Mère Nature.

Quel rôle pour ces modèles de pensée dans les luttes menées sur les enjeux soulevés dans l’Espace Climat ?

Les gouvernements ont de plus en plus de pouvoir au détriment des peuples et c’est pourquoi nous essayons d’introduire les droits de la Nature et des écosystèmes comme nouveaux modèles. Il s’agit pour nous de promouvoir une nouvelle manière de penser dans la lutte qui oppose les militants se battant pour un monde meilleur et la société dominante, définie par un modèle de pensée industrielle, coupée de la nature, sans esprit de communauté mais qui jouit de tous les pouvoirs. En effet, il est capital de construire un nouveau paradigme qui s’éloigne du concept de droit de propriété, car celui-ci octroie trop de pouvoir aux corporations et aux gouvernements pour contrôler la nature et la terre.

Et c’est ce qu’il se passe au Canada : on veut enlever aux citoyens leurs droits et en donner plus aux corporations pour développer les ressources canadiennes. C’est une question de droit de propriété, et c’est pour ça qu’il faut parler des droits de Mère Nature, parce que cela fait jurisprudence. La priorité est de fournir un langage qui nous permet de nous éloigner d’une économie basée sur l’énergie fossile.

Le développement des sables bitumineux d’Alberta est un des projets les plus vastes et destructeurs que j’ai vu, personnellement, sur la planète. J’ai vu des exploitations de mines et des projets similaires qui me donnent envie de pleurer. Mais quand je me suis rendu à Fort McMurray, Fort McKay, Fort Chipewyan, j’ai été dévasté. Et ils veulent élargir ce projet !

Et après le Forum Social ?

Vous savez, on continuera à faire ce qu’on peut pour aider les Premières nations à affronter les gouvernements, provinciaux et fédéral, autour du principe de consentement préalable, libre et informé. Mais entre temps, si on le peut, on veut faire partie d’un large mouvement de la société civile qui parle du besoin d’un nouveau système — c’est pour ça que je répète depuis des années « changement systémique, pas climatique ».

On sait bien qu’on ne peut pas réparer quelque chose d’irréparable. Et c’est pour ça que j’ai autant apprécié les discussions de fond ici, parce qu’au Canada comme aux États-Unis, le système d’éducation ne permet pas une analyse critique de l’économie. La cause profonde des changements climatiques, c’est le capitalisme. Alors on parle aussi de possibilités d’alternatives. Comment s’éloigner d’une économie basée sur les combustibles fossiles, qui est en train de détruire Mère Nature ? Voilà une des questions dont nous devons parler chez nous.


Entrevue réalisée par Aurore Fauret et Laurence Fauteux

Traduit et adapté à partir des propos recueillis lors d’une entrevue avec Tom Goldtooth le 29 mars 2013, à l’occasion de l’Assemblée de convergence de l’Espace Climat du FSM.

Crédit photo : Flickr / Andrew Revkin