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L’Islam politique peut-il être vecteur de changement social ?

Aurore Fauret, 4 juin 2013

L’Islam politique est au cœur des débats d’actualité, dans un pays où la montée de l’islamisme en inquiète plusieurs et devient source de tensions. Cette édition du Forum Social Mondial (FSM), se tenant dans une région où les partis islamistes jouent un rôle politique central, a suscité de nombreuses discussions autour de ce thème.

Forum Social Mondial de Tunis, 28 mars 2013

Dans un grand amphithéâtre rempli, des intervenants et intervenantes composent un panel lancé sur ce sujet : Amel Ben Saïd et Salah Eddine al Jorchi de Tunisie ; Ghazi Hidouci d’Algérie ; Fabio Merone d’Italie ; Tariq Ramadan d’ Égypte ; Tchangari Moussa du Niger.

Tout d’abord, au sein des panélistes, un consensus : l’Islam politique n’est pas monolithique, mais composé de mouvements divers qui ont évolué à travers l’histoire et dans leur idéologie. Et ensuite ?

Les orientations économiques de l’Islam politique

Dans le contexte du FSM, la question se pose : les islamistes sont-ils plutôt à gauche ou à droite ? Sur le panel, on s’accorde sur le fait que, dans le monde arabo-musulman, les partis islamistes qui ont pris le pouvoir ou ont fait leur entrée sur la scène politique depuis la vague de révolutions dans la région n’ont pas proposé d’alternatives économiques. Ils font plutôt preuve de libéralisme économique, et restent à la merci des grandes institutions financières comme le Fonds Monétaire International (FMI).

Un rejet du système dominant ? Oui, dans une certaine mesure. Mais sans vraiment proposer d’alternative et donc en finissant par jouer dans les règles du jeu d’une mondialisation néolibérale. Dans les mouvances islamistes, comme chez les Frères musulmans, on a joué un rôle de proximité auprès de la population, guidé par une notion de charité. Mais une charité sociale qui ne remet pas en cause le système économique actuel et ne s’inscrit pas dans une perspective de libération des plus pauvres.

Aller au-delà des débats habituels

Lors de cette discussion, Amel Ben Saïd, de l’Union Générale des Travailleurs de Tunisie (UGTT), principal syndicat tunisien, appelle à faire attention aux clichés et généralisations que déclenchent le terme « Islam politique. » Pour elle, si l’on examine la persistance du patriarcat et de l’analphabétisme – pour ne nommer que deux problèmes – il faut envisager de faire porter le blâme sur les régimes totalitaires et le colonialisme plutôt que d’accuser d’emblée l’Islam.

Ainsi, il faut aller au-delà des débats sur la laïcité ; se lancer uniquement dans ceux-ci risque d’obscurcir une réflexion critique sur les facteurs qui perpétuent les injustices. Et, il faut plutôt parler « d’Islam en politique », pour regarder réellement le projet de société proposé et identifier les distorsions qui peuvent arriver au niveau de l’interprétation et de l’application des textes dans l’arène politique.

Et le rôle des révolutions ?

Le pourquoi de la montée de l’Islam politique dans ce pays qui accueille le FSM est au centre du débat. Fabio Merone, chercheur italien, propose une analyse de classes sociales sur ce sujet qui est encore frais et suscite controverses et inquiétudes.

Si c’est dans les grandes avenues de Tunis que Ben Ali a été chassé par les masses de manifestants, dans de plus petites rues, des révolutions au sein des mosquées ont aussi eu lieu. Les mosquées ont été des espaces à se réapproprier. Dans les quartiers populaires, ce sont les Imams pro-Ben Ali qui ont été démis et remplacés par des personnes issues de mouvances jihadistes. Des jeunes d’une classe pauvre, qui auparavant n’avaient pas d’autres voies pour s’impliquer en politique, y ont trouvé leur place.

Ne voulant pas s’aventurer sur ce terrain, car on parle souvent de l’Islam et des droits des femmes dans le même souffle, Tariq Ramadan en vient tout de même à rappeler une analyse structurelle et économique de la condition des femmes. La question ne se limite pas à celle du voile – c’est l’éducation et l’emploi qui jouent un rôle déterminant dans la libération des femmes, pas le fait qu’elles portent, ou non, le foulard.

Tariq Ramadan, avec le dernier mot, parle d’une « révolution intellectuelle » pour le FSM. Il nous appelle à envisager de « nouvelles alliances improbables » pour sortir de nos catégories et voir dans l’Islam politique un potentiel de résistance à l’ordre capitaliste. Car, dans les discours occidentaux sur le progrès se trouve une question fondamentale : un progrès vers quoi ? Vers le même système ? Il ne faut pas, pour les pays des révolutions « évoluer pour s’adapter » à l’état actuel des choses, mais « évoluer pour le transformer. »


Credit photo : Aurore Fauret